April 13, 2014

March 2, 2014
« Où en êtes-vous avec le cinéma ?
Je n’y vais plus. J’ai toujours eu un rapport extrêmement distant, occasionnel, avec le cinéma. Je suis un peu agoraphobe. M’asseoir dans une salle et regarder quelque chose avec d’autres personnes, ça provoque chez moi un sentiment d’oppression qui fait que je m’y déplace rarement. Sauf pour une projection privée, qui peut prendre des proportions effroyables, parce que quand on est presque seul, avec un son hurlant comme aime faire Godard… Il m’avait convoqué pour Film Socialisme et ça faisait tellement de bruit que je me suis éclipsé avant la fin. Le cinéma pour moi c’est trop une contrainte collective. Je suis effaré devant le surinvestissement du cinéma, ça a pris de telles proportions dans la vie de mes contemporains…
Vous n’avez jamais vraiment aimé ça, au fond…
Ce qui me dérange le plus, c’est l’image. Je crois que là on tombe sur un formatage très ancien, qui consiste à confondre la peinture avec l’image. Problème que Godard a rencontré sans arrêt. (Il l’imite) « Et alors la peinture ? Ça vous dit quoi la peinture ? » Le fait de tout mettre sous la coupe de l’image, les acteurs, tout, là je m’ennuie très vite parce que je comprends immédiatement de quoi il s’agit. Il faut que vous lisiez le livre de Jacques de Saint Victor, qui s’appelle Un Pouvoir invisible, c’est sur la Mafia, c’est magnifique. La Mafia à son stade actuel, c’est-à-dire planétaire. Quel a été le premier geste de la Mafia aux États-Unis d’Amérique ? Bien entendu d’investir Hollywood, le divertissement, le cinématographe. Il y a eu ce coup de génie : la Mafia a compris que le personnel humain, en général, allait rentrer dans ce tourbillon, le cinéma - et nous y sommes, ce n’est pas moi qui ai inventé le concept de société du spectacle. Et là je résiste, parce que ça me paraît contradictoire avec ce que je fais et mon amour pour la peinture. Donc la plupart du temps, je m’ennuie.
C’est votre acteur préféré ?
Mon number one absolu, c’est Cary Grant… Mais pour les cinéastes, c’est Hitchcock. Il n’y a rien à faire, c’est comme ça. Pour moi, il n’y a qu’un cinéaste. Hitchcock, je peux revoir ses films dix fois, cinquante fois, avec la même attention et le même frémissement. À part lui, personne. C’est un génie absolument supérieur, qui a emprunté le cinéma pour faire quelque chose avec le temps. Ce qu’on appelle suspens est une façon de faire exister concrètement l’être-là, la présence absolument précaire et extraordinaire d’une vie humaine dans les vagues du temps… Hitchcock, c’est un métaphysicien. C’est ça qui m’intéresse, c’est la métaphysique au cinéma. Hitchcock est catholique, anglais. Récemment, dans le Wall Street Journal, j’ai lu une déclaration invraisemblable d’un jésuite de Washington, de l’université jésuite de Washington. Il répondait à un article qui présentait Hitchcock comme absolument pas religieux. Il disait : « Ce n’est pas vrai. J’avais 22 ans à l’époque, j’allais toutes les semaines, le samedi, chez Hitchcock avec un autre jésuite. Je lui disais : “Alors monsieur Hitchcock, est-ce que vous avez vu quelque chose d’intéressant au cinéma ces temps-ci ?” Lui répondait : “Au cinéma ? Vous plaisantez ! C’est pour les robots maintenant. Allons à la messe !” » Et Hitchcock disait la messe à l’ancienne ! C’est-à-dire en répondant en latin. Et il pleurait. Avec sa femme, Alma, ils se faisaient dire la messe chez eux. Et le jésuite, assez fin, finit son article du Wall Street en disant : « Hitchcock a réussi à faire croire à l’extérieur quelque chose de complètement diffèrent de ce qui se passe à l’intérieur, c’est du pur Hitchcock. » Catholique bien sûr… J’ai vu plein de très bons films, de « grands cinéastes » comme on dit, mais Hitchcock c’est une pénétration tellement innocente de la criminalité que c’est complètement déroutant. C’est la fameuse phrase de Truffaut qui ne sait pas quoi en faire. Truffaut dit à un moment donné : « Mais enfin monsieur Hitchcock, ce sentiment de culpabilité dans tous vos films… Est-ce que ce n’est pas dû à votre éducation catholique ? » Et Hitchcock répond : « Comment pouvez vous me dire ça, je décris toujours un innocent dans un monde coupable. » Et là il faut s’arrêter : qu’est-ce que c’est qu’un innocent dans un monde coupable ? C’est christique, bien entendu, c’est monsieur Kaplan dans North by Northwest, par exemple, et là vous êtes pris, vous pouvez revoir mille fois l’avion, la course dans le champ de maïs. Et puis les femmes ! Une actrice devient tout à fait autre chose qu’une actrice. Comme aucun autre cinéaste, Hitchcock saisit l’hystérie dans ses moindres détails ; il fait surgir la psychose narcissique. Tippi Hedren… Les Oiseaux, Kim Novak avec Vertigo. Je n’ai pas de souvenir plus fort de mise en situation de la substance féminine, ça n’existe absolument pas chez les autres. »
Sollers 

« Où en êtes-vous avec le cinéma ?

Je n’y vais plus. J’ai toujours eu un rapport extrêmement distant, occasionnel, avec le cinéma. Je suis un peu agoraphobe. M’asseoir dans une salle et regarder quelque chose avec d’autres personnes, ça provoque chez moi un sentiment d’oppression qui fait que je m’y déplace rarement. Sauf pour une projection privée, qui peut prendre des proportions effroyables, parce que quand on est presque seul, avec un son hurlant comme aime faire Godard… Il m’avait convoqué pour Film Socialisme et ça faisait tellement de bruit que je me suis éclipsé avant la fin. Le cinéma pour moi c’est trop une contrainte collective. Je suis effaré devant le surinvestissement du cinéma, ça a pris de telles proportions dans la vie de mes contemporains…

Vous n’avez jamais vraiment aimé ça, au fond…

Ce qui me dérange le plus, c’est l’image. Je crois que là on tombe sur un formatage très ancien, qui consiste à confondre la peinture avec l’image. Problème que Godard a rencontré sans arrêt. (Il l’imite) « Et alors la peinture ? Ça vous dit quoi la peinture ? » Le fait de tout mettre sous la coupe de l’image, les acteurs, tout, là je m’ennuie très vite parce que je comprends immédiatement de quoi il s’agit. Il faut que vous lisiez le livre de Jacques de Saint Victor, qui s’appelle Un Pouvoir invisible, c’est sur la Mafia, c’est magnifique. La Mafia à son stade actuel, c’est-à-dire planétaire. Quel a été le premier geste de la Mafia aux États-Unis d’Amérique ? Bien entendu d’investir Hollywood, le divertissement, le cinématographe. Il y a eu ce coup de génie : la Mafia a compris que le personnel humain, en général, allait rentrer dans ce tourbillon, le cinéma - et nous y sommes, ce n’est pas moi qui ai inventé le concept de société du spectacle. Et là je résiste, parce que ça me paraît contradictoire avec ce que je fais et mon amour pour la peinture. Donc la plupart du temps, je m’ennuie.

C’est votre acteur préféré ?

Mon number one absolu, c’est Cary Grant… Mais pour les cinéastes, c’est Hitchcock. Il n’y a rien à faire, c’est comme ça. Pour moi, il n’y a qu’un cinéaste. Hitchcock, je peux revoir ses films dix fois, cinquante fois, avec la même attention et le même frémissement. À part lui, personne. C’est un génie absolument supérieur, qui a emprunté le cinéma pour faire quelque chose avec le temps. Ce qu’on appelle suspens est une façon de faire exister concrètement l’être-là, la présence absolument précaire et extraordinaire d’une vie humaine dans les vagues du temps… Hitchcock, c’est un métaphysicien. C’est ça qui m’intéresse, c’est la métaphysique au cinéma. Hitchcock est catholique, anglais. Récemment, dans le Wall Street Journal, j’ai lu une déclaration invraisemblable d’un jésuite de Washington, de l’université jésuite de Washington. Il répondait à un article qui présentait Hitchcock comme absolument pas religieux. Il disait : « Ce n’est pas vrai. J’avais 22 ans à l’époque, j’allais toutes les semaines, le samedi, chez Hitchcock avec un autre jésuite. Je lui disais : “Alors monsieur Hitchcock, est-ce que vous avez vu quelque chose d’intéressant au cinéma ces temps-ci ?” Lui répondait : “Au cinéma ? Vous plaisantez ! C’est pour les robots maintenant. Allons à la messe !” » Et Hitchcock disait la messe à l’ancienne ! C’est-à-dire en répondant en latin. Et il pleurait. Avec sa femme, Alma, ils se faisaient dire la messe chez eux. Et le jésuite, assez fin, finit son article du Wall Street en disant : « Hitchcock a réussi à faire croire à l’extérieur quelque chose de complètement diffèrent de ce qui se passe à l’intérieur, c’est du pur Hitchcock. » Catholique bien sûr… J’ai vu plein de très bons films, de « grands cinéastes » comme on dit, mais Hitchcock c’est une pénétration tellement innocente de la criminalité que c’est complètement déroutant. C’est la fameuse phrase de Truffaut qui ne sait pas quoi en faire. Truffaut dit à un moment donné : « Mais enfin monsieur Hitchcock, ce sentiment de culpabilité dans tous vos films… Est-ce que ce n’est pas dû à votre éducation catholique ? » Et Hitchcock répond : « Comment pouvez vous me dire ça, je décris toujours un innocent dans un monde coupable. » Et là il faut s’arrêter : qu’est-ce que c’est qu’un innocent dans un monde coupable ? C’est christique, bien entendu, c’est monsieur Kaplan dans North by Northwest, par exemple, et là vous êtes pris, vous pouvez revoir mille fois l’avion, la course dans le champ de maïs. Et puis les femmes ! Une actrice devient tout à fait autre chose qu’une actrice. Comme aucun autre cinéaste, Hitchcock saisit l’hystérie dans ses moindres détails ; il fait surgir la psychose narcissique. Tippi Hedren… Les Oiseaux, Kim Novak avec Vertigo. Je n’ai pas de souvenir plus fort de mise en situation de la substance féminine, ça n’existe absolument pas chez les autres. »

Sollers 

February 26, 2014
« C’était en 1972. Je rencontrai une jeune fille en banlieue de Prague, dans un appartement qu’on nous avait prêté. Deux jours plus tôt, pendant toute une journée, elle avait été interrogée par la police à mon sujet. Elle voulait maintenant me rencontrer en cachette (elle craignait d’être suivie en permanence), pour me dire quelles questions on lui avait posées et ce qu’elle avait répondu. Il fallait qu’au cours d’un interrogatoire éventuel, mes réponses fussent identiques aux siennes.
C’était une toute jeune fille qui ne connaissait encore guère le monde. L’interrogatoire l’avait troublée et la peur, depuis trois jours, n’arrêtait pas de remuer ses entrailles. Elle était toute pâle et sortait tout le temps, pendant notre entretien, pour aller aux toilettes – si bien que toute notre rencontre fut accompagnée par le bruit de l’eau qui remplissait le réservoir.
Je la connaissais depuis longtemps. Elle était intelligente, pleine d’esprit, elle savait parfaitement maîtriser ses émotions et était toujours habillée si impeccablement que sa robe, tout comme son comportement, ne permettait pas d’entrevoir la moindre parcelle de sa nudité. Et voilà que tout d’un coup, la peur, comme un grand couteau, l’avait ouverte. Elle se trouvait devant moi, béante, comme le tronc scindé d’une génisse suspendue à un croc de boucherie.
Le bruit de l’eau remplissant le réservoir des W.-C. n’arrêtait pratiquement pas et, moi, j’eus soudain envie de la violer. Je sais ce que je dis : de la violer, pas de lui faire l’amour. Je ne voulais pas sa tendresse. Je voulais poser brutalement la main sur son visage et, en un seul instant, la prendre toute entière, avec toutes ses contradictions intolérablement excitantes : avec sa robe impeccable comme avec ses boyaux en révolte, avec sa raison comme avec sa peur, avec sa fierté comme avec son malheur. J’avais l’impression que toutes ses contractions recélaient son essence : ce trésor, cette pépite d’or, ce diamant caché dans les profondeurs. Je voulais la déposséder, en une seule seconde, autant avec sa merde qu’avec son âme ineffable. 
Mais je voyais ces deux yeux qui me fixaient, pleins d’angoisse (deux yeux angoissés dans un visage raisonnable), et plus ces yeux étaient angoissés, plus mon désir devenait absurde, stupide, scandaleux, incompréhensible et impossible à réaliser. 
Déplacé et injustifiable, ce désir n’en était pas moins réel. Je ne saurais le renier - et quand je regarde les portraits-triptyques de Francis Bacon, c’est comme si je m’en souvenais. Le regard du peintre se pose sur le visage comme une main brutale, cherchant à s’emparer de son essence, de ce diamant caché dans les profondeurs. Certes nous ne sommes pas sûrs que les profondeurs recèlent vraiment quelque chose - mais quoi qu’il en soit, en chacun de nous, il y a ce geste brutal, ce mouvement de la main qui froisse le visage de l’autre, dans l’espoir de trouver, en lui et derrière lui, quelque chose qui s’y est caché. »
Kundera, L’Arc 
____________________________________
Sylvester : Si les tableaux abstraits ne sont pas plus que des arrangements de formes, comment expliquez-vous qu’il y ait des gens qui, comme moi, ont parfois à leur égard la même sorte de réaction viscérale qu’à l’égard d’oeuvres figuratives ?
Bacon : La mode. 

« C’était en 1972. Je rencontrai une jeune fille en banlieue de Prague, dans un appartement qu’on nous avait prêté. Deux jours plus tôt, pendant toute une journée, elle avait été interrogée par la police à mon sujet. Elle voulait maintenant me rencontrer en cachette (elle craignait d’être suivie en permanence), pour me dire quelles questions on lui avait posées et ce qu’elle avait répondu. Il fallait qu’au cours d’un interrogatoire éventuel, mes réponses fussent identiques aux siennes.

C’était une toute jeune fille qui ne connaissait encore guère le monde. L’interrogatoire l’avait troublée et la peur, depuis trois jours, n’arrêtait pas de remuer ses entrailles. Elle était toute pâle et sortait tout le temps, pendant notre entretien, pour aller aux toilettes – si bien que toute notre rencontre fut accompagnée par le bruit de l’eau qui remplissait le réservoir.

Je la connaissais depuis longtemps. Elle était intelligente, pleine d’esprit, elle savait parfaitement maîtriser ses émotions et était toujours habillée si impeccablement que sa robe, tout comme son comportement, ne permettait pas d’entrevoir la moindre parcelle de sa nudité. Et voilà que tout d’un coup, la peur, comme un grand couteau, l’avait ouverte. Elle se trouvait devant moi, béante, comme le tronc scindé d’une génisse suspendue à un croc de boucherie.

Le bruit de l’eau remplissant le réservoir des W.-C. n’arrêtait pratiquement pas et, moi, j’eus soudain envie de la violer. Je sais ce que je dis : de la violer, pas de lui faire l’amour. Je ne voulais pas sa tendresse. Je voulais poser brutalement la main sur son visage et, en un seul instant, la prendre toute entière, avec toutes ses contradictions intolérablement excitantes : avec sa robe impeccable comme avec ses boyaux en révolte, avec sa raison comme avec sa peur, avec sa fierté comme avec son malheur. J’avais l’impression que toutes ses contractions recélaient son essence : ce trésor, cette pépite d’or, ce diamant caché dans les profondeurs. Je voulais la déposséder, en une seule seconde, autant avec sa merde qu’avec son âme ineffable. 

Mais je voyais ces deux yeux qui me fixaient, pleins d’angoisse (deux yeux angoissés dans un visage raisonnable), et plus ces yeux étaient angoissés, plus mon désir devenait absurde, stupide, scandaleux, incompréhensible et impossible à réaliser. 

Déplacé et injustifiable, ce désir n’en était pas moins réel. Je ne saurais le renier - et quand je regarde les portraits-triptyques de Francis Bacon, c’est comme si je m’en souvenais. Le regard du peintre se pose sur le visage comme une main brutale, cherchant à s’emparer de son essence, de ce diamant caché dans les profondeurs. Certes nous ne sommes pas sûrs que les profondeurs recèlent vraiment quelque chose - mais quoi qu’il en soit, en chacun de nous, il y a ce geste brutal, ce mouvement de la main qui froisse le visage de l’autre, dans l’espoir de trouver, en lui et derrière lui, quelque chose qui s’y est caché. »

Kundera, L’Arc 

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SylvesterSi les tableaux abstraits ne sont pas plus que des arrangements de formes, comment expliquez-vous qu’il y ait des gens qui, comme moi, ont parfois à leur égard la même sorte de réaction viscérale qu’à l’égard d’oeuvres figuratives ?

Bacon : La mode. 

January 26, 2014
« – Taisez-vous donc, monsieur Homais ! vous êtes un impie ! vous n’avez pas de religion !
Le pharmacien répondit :
– J’ai une religion, ma religion, et même j’en ai plus qu’eux tous, avec leurs momeries et leurs jongleries ! J’adore Dieu, au contraire ! je crois en l’Être suprême, à un Créateur, quel qu’il soit, peu m’importe, qui nous a placés ici-bas pour y remplir nos devoirs de citoyen et de père de famille ; mais je n’ai pas besoin d’aller, dans une église, baiser des plats d’argent, et engraisser de ma poche un tas de farceurs qui se nourrissent mieux que nous ! Car on peut l’honorer aussi bien dans un bois, dans un champ, ou même en contemplant la voûte éthérée, comme les anciens. Mon Dieu, à moi, c’est le Dieu de Socrate, de Franklin, de Voltaire et de Béranger ! Je suis pour la Profession de foi du vicaire savoyard et les immortels principes de 89 ! Aussi, je n’admets pas un bonhomme de bon Dieu qui se promène dans son parterre la canne à la main, loge ses amis dans le ventre des baleines, meurt en poussant un cri et ressuscite au bout de trois jours : choses absurdes en elles-mêmes et complètement opposées, d’ailleurs, à toutes les lois de la physique ; ce qui nous démontre, en passant, que les prêtres ont toujours croupi dans une ignorance turpide, où ils s’efforcent d’engloutir avec eux les populations.
Il se tut, cherchant des yeux un public autour de lui, car, dans son effervescence, le pharmacien un moment s’était cru en plein conseil municipal. »
Flaubert, Madame Bovary

« – Taisez-vous donc, monsieur Homais ! vous êtes un impie ! vous n’avez pas de religion !

Le pharmacien répondit :

– J’ai une religion, ma religion, et même j’en ai plus qu’eux tous, avec leurs momeries et leurs jongleries ! J’adore Dieu, au contraire ! je crois en l’Être suprême, à un Créateur, quel qu’il soit, peu m’importe, qui nous a placés ici-bas pour y remplir nos devoirs de citoyen et de père de famille ; mais je n’ai pas besoin d’aller, dans une église, baiser des plats d’argent, et engraisser de ma poche un tas de farceurs qui se nourrissent mieux que nous ! Car on peut l’honorer aussi bien dans un bois, dans un champ, ou même en contemplant la voûte éthérée, comme les anciens. Mon Dieu, à moi, c’est le Dieu de Socrate, de Franklin, de Voltaire et de Béranger ! Je suis pour la Profession de foi du vicaire savoyard et les immortels principes de 89 ! Aussi, je n’admets pas un bonhomme de bon Dieu qui se promène dans son parterre la canne à la main, loge ses amis dans le ventre des baleines, meurt en poussant un cri et ressuscite au bout de trois jours : choses absurdes en elles-mêmes et complètement opposées, d’ailleurs, à toutes les lois de la physique ; ce qui nous démontre, en passant, que les prêtres ont toujours croupi dans une ignorance turpide, où ils s’efforcent d’engloutir avec eux les populations.

Il se tut, cherchant des yeux un public autour de lui, car, dans son effervescence, le pharmacien un moment s’était cru en plein conseil municipal. »

Flaubert, Madame Bovary

December 25, 2013
« Kuchuk-Hanem est une courtisane célèbre. Quand nous arrivâmes chez elle (il était 2 heures l’après-midi), elle nous attendait, sa confidente était venue le matin à la cange, escortée d’un mouton familier tout tacheté de henné jaune, avec une muselière de velours noir sur le nez et qui la suivait comme un chien. C’était très farce. Elle sortait du bain. Un grand tarbouch, dont le gland éparpillé lui retombait sur ses larges épaules et qui avait sur son sommet une plaque d’or avec une pierre verte, couvrait le haut de sa tête, dont les cheveux sur le front étaient tressés en tresses minces allant se rattacher à la nuque ; le bas du corps caché par ses immenses pantalons roses, le torse tout nu couvert d’une gaze violette, elle se tenait debout au haut de son escalier, ayant le soleil derrière elle et apparaissant ainsi en plein dans le fond bleu du ciel qui l’entourait. C’est une impériale bougresse, tétonneuse, viandée, avec des narines fendues, des yeux démesurés, des genoux magnifiques, et qui avait en dansant de crânes plis de chair sur son ventre. Elle a commencé par nous parfumer les mains avec de l’eau de rose.
Sa gorge sentait une odeur de térébenthine sucrée. Un triple collier d’or était dessus. On a fait venir les musiciens et l’on a dansé. Sa danse ne vaut pas, à beaucoup près, celle du fameux Hassan dont je t’ai parlé. Mais c’était pourtant bien agréable sous un rapport, et d’un fier style sous l’autre. En général les belles femmes dansent mal. J’en excepte une Nubienne que nous avons vue à Assouan. Mais ce n’est plus la danse arabe, c’est plus féroce, plus emporté. Ça sent le tigre et le nègre.
Le soir, nous sommes revenus chez Kuchuk-Hanem. Il y avait 4 femmes danseuses et chanteuses, almées (le mot almée veut dire savante, bas bleu. Comme qui dirait putain, ce qui prouve, Monsieur, que dans tous les pays les femmes de lettres !!!…). La feste a duré depuis 6 heures jusqu’à 10 heures 1/2, le tout entremêlé de coups pendant les entractes. Deux joueurs de rebecks assis par terre ne discontinuaient pas de faire crier leur instrument. Quand Kuchuk s’est déshabillée pour danser, on leur a descendu sur les yeux un leur turban afin qu’ils ne vissent rien. Cette pudeur nous a fait un effet effrayant. Je t’épargne toute description de danse ; ce serait raté. Il faut vous l’exposer par des gestes, pour vous la faire comprendre, et encore ! j’en doute.
Quand il a fallu partir, je ne suis pas parti. Kuchuk ne se souciait guère de nous garder la nuit chez elle, de peur des voleurs qui auraient bien pu venir, sachant qu’il y avait des étrangers dans sa maison. Maxime est resté tout seul sur un divan, et moi je suis descendu au rez-de-chaussée dans la chambre de Kuchuk. Nous nous sommes couchés sur sou lit fait de cannes de palmier. Une mèche brûlait dans une lampe de forme antique suspendue à la muraille. Dans une pièce voisine, les gardes causaient à voix basse avec la servante, négresse d’Abyssinie qui portait sur les deux bras des traces de peste. Son petit chien dormait sur ma veste de soie.
Je l’ai sucée avec rage ; son corps était en sueur, elle était fatiguée d’avoir dansé, elle avait froid. Je l’ai couverte de ma pelisse de fourrure, et elle s’est endormie, les doigts passés dans les miens. Pour moi, je n’ai guère fermé l’oeil. J’ai passé la nuit dans des intensités rêveuses infinies. C’est pour cela que j’étais resté. En contemplant dormir cette belle créature qui ronflait la tête appuyée sur mon bras, je pensais à mes nuits de bordel à Paris, à un tas de vieux souvenirs… et à celle-là, à sa danse, à sa voix qui chantait des chansons sans signification ni mots distinguables pour moi. Cela a duré ainsi toute la nuit. A 3 heures je me suis levé pour aller pisser dans la rue ; les étoiles brillaient. Le ciel était clair et très haut. Elle s’est réveillée, a été chercher un pot de charbon et pendant une heure s’est chauffée, accroupie autour, puis est revenue se coucher et se rendormir. Quand aux coups, ils ont été bons. Le 3ème surtout a été féroce, et le dernier sentimental. Nous nous sommes dit là beaucoup de choses tendres, nous nous serrâmes vers la fin d’une façon triste et amoureuse. »
Flaubert, Lettres d’Orient

« Kuchuk-Hanem est une courtisane célèbre. Quand nous arrivâmes chez elle (il était 2 heures l’après-midi), elle nous attendait, sa confidente était venue le matin à la cange, escortée d’un mouton familier tout tacheté de henné jaune, avec une muselière de velours noir sur le nez et qui la suivait comme un chien. C’était très farce. Elle sortait du bain. Un grand tarbouch, dont le gland éparpillé lui retombait sur ses larges épaules et qui avait sur son sommet une plaque d’or avec une pierre verte, couvrait le haut de sa tête, dont les cheveux sur le front étaient tressés en tresses minces allant se rattacher à la nuque ; le bas du corps caché par ses immenses pantalons roses, le torse tout nu couvert d’une gaze violette, elle se tenait debout au haut de son escalier, ayant le soleil derrière elle et apparaissant ainsi en plein dans le fond bleu du ciel qui l’entourait. C’est une impériale bougresse, tétonneuse, viandée, avec des narines fendues, des yeux démesurés, des genoux magnifiques, et qui avait en dansant de crânes plis de chair sur son ventre. Elle a commencé par nous parfumer les mains avec de l’eau de rose.

Sa gorge sentait une odeur de térébenthine sucrée. Un triple collier d’or était dessus. On a fait venir les musiciens et l’on a dansé. Sa danse ne vaut pas, à beaucoup près, celle du fameux Hassan dont je t’ai parlé. Mais c’était pourtant bien agréable sous un rapport, et d’un fier style sous l’autre. En général les belles femmes dansent mal. J’en excepte une Nubienne que nous avons vue à Assouan. Mais ce n’est plus la danse arabe, c’est plus féroce, plus emporté. Ça sent le tigre et le nègre.

Le soir, nous sommes revenus chez Kuchuk-Hanem. Il y avait 4 femmes danseuses et chanteuses, almées (le mot almée veut dire savante, bas bleu. Comme qui dirait putain, ce qui prouve, Monsieur, que dans tous les pays les femmes de lettres !!!…). La feste a duré depuis 6 heures jusqu’à 10 heures 1/2, le tout entremêlé de coups pendant les entractes. Deux joueurs de rebecks assis par terre ne discontinuaient pas de faire crier leur instrument. Quand Kuchuk s’est déshabillée pour danser, on leur a descendu sur les yeux un leur turban afin qu’ils ne vissent rien. Cette pudeur nous a fait un effet effrayant. Je t’épargne toute description de danse ; ce serait raté. Il faut vous l’exposer par des gestes, pour vous la faire comprendre, et encore ! j’en doute.

Quand il a fallu partir, je ne suis pas parti. Kuchuk ne se souciait guère de nous garder la nuit chez elle, de peur des voleurs qui auraient bien pu venir, sachant qu’il y avait des étrangers dans sa maison. Maxime est resté tout seul sur un divan, et moi je suis descendu au rez-de-chaussée dans la chambre de Kuchuk. Nous nous sommes couchés sur sou lit fait de cannes de palmier. Une mèche brûlait dans une lampe de forme antique suspendue à la muraille. Dans une pièce voisine, les gardes causaient à voix basse avec la servante, négresse d’Abyssinie qui portait sur les deux bras des traces de peste. Son petit chien dormait sur ma veste de soie.

Je l’ai sucée avec rage ; son corps était en sueur, elle était fatiguée d’avoir dansé, elle avait froid. Je l’ai couverte de ma pelisse de fourrure, et elle s’est endormie, les doigts passés dans les miens. Pour moi, je n’ai guère fermé l’oeil. J’ai passé la nuit dans des intensités rêveuses infinies. C’est pour cela que j’étais resté. En contemplant dormir cette belle créature qui ronflait la tête appuyée sur mon bras, je pensais à mes nuits de bordel à Paris, à un tas de vieux souvenirs… et à celle-là, à sa danse, à sa voix qui chantait des chansons sans signification ni mots distinguables pour moi. Cela a duré ainsi toute la nuit. A 3 heures je me suis levé pour aller pisser dans la rue ; les étoiles brillaient. Le ciel était clair et très haut. Elle s’est réveillée, a été chercher un pot de charbon et pendant une heure s’est chauffée, accroupie autour, puis est revenue se coucher et se rendormir. Quand aux coups, ils ont été bons. Le 3ème surtout a été féroce, et le dernier sentimental. Nous nous sommes dit là beaucoup de choses tendres, nous nous serrâmes vers la fin d’une façon triste et amoureuse. »

Flaubert, Lettres d’Orient

December 15, 2013

« Prenons Flaubert le samedi 27 septembre 1878 dans le «Journal» d’Edmond de Goncourt : «Flaubert, à la condition de lui abandonner les premiers rôles et de se laisser enrhumer par les fenêtres qu’il ouvre à tout moment, est un très agréable camarade. Il a une bonne gaieté et un rire d’enfant, qui sont contagieux; et dans le contact de la vie de tous les jours se développe en lui une grosse affectuosité qui n’est pas sans charme.»

Ce Goncourt ne comprend rien, cela va de soi, mais il nous donne une précieuse information sur l’ouverture des fenêtres. Flaubert étouffe, il suffoque, son «Bouvard et Pécuchet» lui donne un mal fou, c’est un bouquin infernal, atroce, qui le mène droit à la mort. «Mon but secret est d’abrutir tellement le lecteur qu’il en devienne fou. Mais mon but ne sera pas atteint, par la raison que le lecteur ne me lira pas. Il se sera endormi dès le commencement.»

On n’a pas assez insisté, à mon avis, sur la découverte fondamentale de Flaubert, son trait de génie, sa passion, sa rage. Sartre a eu tort d’inventer pour lui le rôle d’«idiot de la famille», alors qu’il aura été le premier à sonder ce continent infini, la Bêtise. De ce point de vue, Flaubert, c’est Copernic, Galilée, Newton: avant lui, on ne savait pas que la Bêtise gouvernait le monde. «Je connais la Bêtise. Je l’étudié. C’est là l’ennemi. Et même il n’y a pas d’autre ennemi. Je m’acharne dessus dans la mesure de mes moyens. L’ouvrage que je fais pourrait avoir comme sous-titre : «Encyclopédie de la Bêtise humaine».

Bêtise de la politique, bêtise de la littérature, bêtise de la critique, médiocrité gonflée à tout va, il faut dire que la fin du XIXe siècle se présente comme un condensé de tous les siècles, ce qui a le don de mettre Flaubert en fureur. Le pouvoir est bête, la religion est bête, l’ordre moral est insupportable, bourgeois ou socialistes sont aussi imbéciles les uns que les autres, et ce qui les unit tous, preuve suprême de la Bêtise, est une même haine de l’Art. «Qui aime l’Art aujourd’hui? Personne, voilà ma conviction intime. Les plus habiles ne songent qu’à eux, qu’à leur succès, qu’à leurs éditions, qu’à leurs réclames! Si vous saviez combien je suis écoeuré souvent par mes confrères! Je parle des meilleurs.» Il faut lire ici (ou relire) la grande lettre à Maupassant, de février 1880, elle est prophétique. Un programme de purification du passé est en cours sous le nom de moralité, mais en réalité (et nous en sommes là aujourd’hui) par la mise en place d’une conformité fanatique plate. Il faudra, dit Flaubert, supprimer tous les classiques grecs et romains, Aristophane, Horace, Virgile. Mais aussi Shakespeare, Goethe, Cervantes, Rabelais, Molière, La Fontaine, Voltaire, Rousseau. Après quoi, ajoute-t-il, «il faudra supprimer les livres d’histoire qui souillent l’imagination».

Flaubert voit loin : les idées reçues doivent remplacer la pensée, il y a, au fond de la bêtise, une «haine inconsciente du style», une «haine de la littérature» très mystérieuse, animale, qu’il s’agisse des gouvernements, des éditeurs, des rédacteurs en chef des journaux, des critiques «autorisés». La société devient une énorme «farce», où, dit-il, «les honneurs déshonorent, les titres dégradent, la fonction abrutit». Renan se présente à l’Académie française? Quelle «modestie»! «Pourquoi, quand on est quelqu’un, vouloir être quelque chose ?» Savoir écrire et lire est un don, sans doute, mais aussi une malédiction : «Du moment que vous savez écrire, vous n’êtes «pas sérieux, et vos amis vous traitent comme un gamin.» Bref, l’être humain est en train de devenir irrespirable. En janvier 1880, vers la fin de son existence physique de saint halluciné, Flaubert écrit à Edma Roger des Genettes (sa correspondante préférée, avec Léonie Brainne et sa nièce Caroline, plutôt des femmes, donc) : «J’ai passé deux mois et demi absolument seul, pareil à l’ours des cavernes, et en somme parfaitement bien, puisque, ne voyant personne, je n’entendais pas dire de bêtises. L’insupportabïlité de la sottise humaine est devenue chez moi une maladie, et le mot est faible. Presque tous les humains ont le don de m’«exaspérer, et je ne respire librement que dans le désert.» Simple question: que dirait Flaubert aujourd’hui?

Autre prophétie pleinement réalisée : «L’importance que l’on donne aux organes uro-génitaux m’étonne de plus en plus.» Allons, bon : le sexe lui-même est en train de devenir Bête. »


Philippe Sollers, La rage de Flaubert, L’Infini n°103

December 8, 2013
« It often happens, does it, this transformation of the image in the course of working?
Francis Bacon : It does, but now I always hope it will arrive more positively. Now I feel that I want to do very, very specific objects, though made out of something, which is completely irrational from the point of view of being an illustration. I want to do very specific things like portraits, and they will be portraits of the people, but, when you come to analyse them, you just won’t know – or it would be very hard to see how the image is made up at all. And this is why in a way it is very wearing, because it is really a complete accident. For instance, the other day I painted a head of somebody, and what made the sockets of the eyes, the nose, the mouth were, when you analysed them, just forms which had nothing to do with eyes, nose or mouth; but the paint moving from one contour into another made a likeness of this person I was trying to paint. I stopped; I thought for a moment I’d got something much nearer to what I want. Then the next day I tried to take it further and tried to make it more poignant, more near, and I lost the image completely. Because this image is a kind of tightrope walk between what is called figurative painting and abstraction. It will go right out from abstraction, but will really have nothing to do with it. It’s an attempt to bring the figurative thing up on to the nervous system more violently and more poignantly.

…
I think that Velasquez believed that he was recording the court at that time and recording certain people at that time; but a really good artist today would be forced to make a game of the same situation. He knows that the recording can be done by film, so that that side of his activity has been taken over by something else and all that he is involved with is making the sensibility open up through the image. Also, I think that man now realises that he is an accident, that he is a completely futile being, that he has to play out the game without reason. I think that, even when Velasquez was painting, even when Rembrandt was painting, in a peculiar way, they were still, whatever their attitude to life, slightly conditioned by certain types of religious possibilities, which man now, you could say, has had completely cancelled out for him. Now, of course, man can only attempt to make something very, very positive by trying to beguile himself for a time by the way he behaves, by prolonging possibly his life by buying a kind of immortality through the doctors. You see, all art has now become completely a game by which man distracts himself; and you may say it has always been like that, but now it’s entirely a game. And I think that that is the way things have changed, and what is fascinating now is that it’s going to become much more difficult for the artist, because he must really deepen the game to be any good at all.
…

I think one’s sense of appearance is assaulted all the time by photography and by film … 99% of the time I find that photographs are very much more interesting than either abstract or figurative painting. I’ve always been haunted by them. »

Interviews with Francis Bacon by David Sylvester in 1963, 1966 and 1979

« It often happens, does it, this transformation of the image in the course of working?

Francis Bacon : It does, but now I always hope it will arrive more positively. Now I feel that I want to do very, very specific objects, though made out of something, which is completely irrational from the point of view of being an illustration. I want to do very specific things like portraits, and they will be portraits of the people, but, when you come to analyse them, you just won’t know – or it would be very hard to see how the image is made up at all. And this is why in a way it is very wearing, because it is really a complete accident. For instance, the other day I painted a head of somebody, and what made the sockets of the eyes, the nose, the mouth were, when you analysed them, just forms which had nothing to do with eyes, nose or mouth; but the paint moving from one contour into another made a likeness of this person I was trying to paint. I stopped; I thought for a moment I’d got something much nearer to what I want. Then the next day I tried to take it further and tried to make it more poignant, more near, and I lost the image completely. Because this image is a kind of tightrope walk between what is called figurative painting and abstraction. It will go right out from abstraction, but will really have nothing to do with it. It’s an attempt to bring the figurative thing up on to the nervous system more violently and more poignantly.

I think that Velasquez believed that he was recording the court at that time and recording certain people at that time; but a really good artist today would be forced to make a game of the same situation. He knows that the recording can be done by film, so that that side of his activity has been taken over by something else and all that he is involved with is making the sensibility open up through the image. Also, I think that man now realises that he is an accident, that he is a completely futile being, that he has to play out the game without reason. I think that, even when Velasquez was painting, even when Rembrandt was painting, in a peculiar way, they were still, whatever their attitude to life, slightly conditioned by certain types of religious possibilities, which man now, you could say, has had completely cancelled out for him. Now, of course, man can only attempt to make something very, very positive by trying to beguile himself for a time by the way he behaves, by prolonging possibly his life by buying a kind of immortality through the doctors. You see, all art has now become completely a game by which man distracts himself; and you may say it has always been like that, but now it’s entirely a game. And I think that that is the way things have changed, and what is fascinating now is that it’s going to become much more difficult for the artist, because he must really deepen the game to be any good at all.

I think one’s sense of appearance is assaulted all the time by photography and by film … 99% of the time I find that photographs are very much more interesting than either abstract or figurative painting. I’ve always been haunted by them. »

Interviews with Francis Bacon by David Sylvester in 1963, 1966 and 1979

December 1, 2013

November 25, 2013

Jenny Saville. 

November 14, 2013
« Puisque je suis un lettré, un homme réellement cultivé, et à ce titre un gentleman, j’imagine que je puis me considérer comme un membre indigne de cette classe mal définie que forment les “gentlemen”. C’est l’avis de mes voisins, en partie, peut être, pour les raisons que je viens de donner, en partie parce que l’on me voit exercer ni profession ni commerce. » Thomas de Quincey, Les confessions d’un mangeur d’opium anglais 
«  Le caractère de beauté du dandy consiste surtout dans l’air froid qui vient de l’inébranlable résolution de ne pas être ému; on dirait un feu latent qui se fait deviner, qui pourrait mais qui ne veut pas rayonner. » Baudelaire, Le Dandy, Le peintre de la vie moderne 

« Puisque je suis un lettré, un homme réellement cultivé, et à ce titre un gentleman, j’imagine que je puis me considérer comme un membre indigne de cette classe mal définie que forment les “gentlemen”. C’est l’avis de mes voisins, en partie, peut être, pour les raisons que je viens de donner, en partie parce que l’on me voit exercer ni profession ni commerce. » Thomas de Quincey, Les confessions d’un mangeur d’opium anglais 

«  Le caractère de beauté du dandy consiste surtout dans l’air froid qui vient de l’inébranlable résolution de ne pas être ému; on dirait un feu latent qui se fait deviner, qui pourrait mais qui ne veut pas rayonner. » Baudelaire, Le Dandy, Le peintre de la vie moderne 

November 10, 2013
« Fustiger le “Bourgeois”, y compris en réutilisant les sublimes “clichés” que seul un authentique génie comme Bloy pouvait inventer, ne revêt strictement aucun sens tant que l’on reste soi-même un Bourgeois. Et il ne peut subsister aucun doute à ce sujet : en cette époque, la nôtre, où tout le monde a fait des études, où tout le monde est athée, ou tout le monde est positiviste, et républicain (socialiste ou conservateur), où tout le monde gagne, a gagné ou gagnera de l’argent, où tout le monde est “contestataire”, où tout le monde a ses perversions, où tout le monde est subversif, transgressif, artiste, anarchiste, quelquechosiste, où tout le monde consomme et produit avant tout des “biens culturels” - notez cette juxtaposition, je vous prie - où tout le monde pense que la morale est une ” question de choix individuel “, ou tout le monde pense que l’homme n’est soumis qu’à ces propres lois, ou tout le monde pense que tout le monde a des “droits”, et les mêmes de surcroît, bref, pour le Bourgeois de notre époque incomparable, pour le Bourgeois-de-classe-moyenne-universel, c’est toujours l’autre le Bourgeois.
Notre époque se hait, et déjà se méprise, avec raison. Le Bourgeois se déteste, et se snobe. Nous nous exécrons les uns les autres, à commencer par nous-mêmes.»
Maurice G. Dantec, BLOY EST VIVANT et nous sommes morts 

« Fustiger le “Bourgeois”, y compris en réutilisant les sublimes “clichés” que seul un authentique génie comme Bloy pouvait inventer, ne revêt strictement aucun sens tant que l’on reste soi-même un Bourgeois. Et il ne peut subsister aucun doute à ce sujet : en cette époque, la nôtre, où tout le monde a fait des études, où tout le monde est athée, ou tout le monde est positiviste, et républicain (socialiste ou conservateur), où tout le monde gagne, a gagné ou gagnera de l’argent, où tout le monde est “contestataire”, où tout le monde a ses perversions, où tout le monde est subversif, transgressif, artiste, anarchiste, quelquechosiste, où tout le monde consomme et produit avant tout des “biens culturels” - notez cette juxtaposition, je vous prie - où tout le monde pense que la morale est une ” question de choix individuel “, ou tout le monde pense que l’homme n’est soumis qu’à ces propres lois, ou tout le monde pense que tout le monde a des “droits”, et les mêmes de surcroît, bref, pour le Bourgeois de notre époque incomparable, pour le Bourgeois-de-classe-moyenne-universel, c’est toujours l’autre le Bourgeois.

Notre époque se hait, et déjà se méprise, avec raison. Le Bourgeois se déteste, et se snobe. Nous nous exécrons les uns les autres, à commencer par nous-mêmes.»

Maurice G. Dantec, BLOY EST VIVANT et nous sommes morts 

November 8, 2013

image

Elle est timide elle vient par circonvolution. D’abord aux couilles. Elle se traîne et se rame au bas-ventre fait trois petits tours et elle atterrie. Elle se creuse. Concentrée, compacte, elle a fini d’avertir elle va enchaîner à rythme croissant c’est une musique, toutes les douleurs et les joies sont des musiques. Un tambour lent presque rouillé ; elle sait se draper elle feinte et si l’heure n’est pas au combat, on peut effectivement croire qu’elle repartira sans rugissement sans apothéose ; c’est une lâcheté, une métaphore. Elle est logée maintenant. Elle va croître. LA PUTE. 

Il faut sortir s’aérer pense t-on. Et beaucoup boire. Doctissimo l’a dit qui ne trompe jamais, à travers lui les torrents de souffreteux ont prévenu galamment : il faut boire mais boire avant, là tout suite plus besoin c’est trop tard ça serait pire, là tu vas déguster, tu vas la sentir passer, smiley tendresse compassion t’es foutu. Dehors on adopte le circuit tout à fait normal d’un passant normal ; on ne se roule pas par terre on n’implore pas, décidé, jouer le flâneur serait vain puisque cela reviendrait à penser et donc à ne plus penser qu’à elle et d’ailleurs elle est encore là, et accélère, et tout ça sonne fâcheux. La vue se trouble. Un dégueuli se fait savoir et avec lui une question tout à fait précise : où déglutir ?  Certes il y a la rue elle est déjà sale, pourquoi pas, mais si l’on commence on va se laisser aller dans des proportions inadmissibles. Il faut un PUTAIN de restau un café, un Pmu et ils vont tout de même réclamer un dû et t’as pas de thune pour une conso et j’ai pas de thune alors on fait quoi BORDEL ?

Il y a à l’angle le Tarm      je n’arrive pas à lire je rentre. Alors voilà je vais vomir présentement, jeune homme, où sont vos chiottes, comprenez, je vais mal, puis-je ? Je vais d’ailleurs commencer dans l’escalier et me finir dans la cuvette. Du sang à la bouche je remonte je l’ai gardé, bien consciencieux, amusé par mes façons et l’air piteux - gêné - touché - comment savoir - du serveur de toute à l’heure et d’ailleurs combien de temps suis-je resté en bas, pouvez-vous me l’indiquer, ce serait aimable, fort courtois, un vrai geste, non vraiment, bon COMBIEN ?

45 minutes. 45 45 4…

…PUTAIN j’ai simplement dû m’évanouir. Elle ne donne plus sa comptine, tout au moins il n’y a plus de rythme elle est comme lassée. A peine se permet-elle une relance. A peine. Juste pour garder la main et ne pas me perdre. Rien d’insupportable si bien que je n’ai plus besoin de lâcher moult grossièretés à la volée. Je prends grand plaisir désormais à penser à une pomme, ou une roue, ou un panneau, ou une porte, ou un logiciel, c’est un test moteur, une victoire définitive de l’esprit au moyen du corps, à partir du corps, un amour et une attention salutaire en viennent à simplement le prendre tout entier et à LA différencier, l’expurger et en même temps à l’attendre sournoisement pour en revenir à ce point d’hébétude. 

Je sais d’une rumeur certaine qu’il existe des hommes pour en faire taire d’autres, d’autres encore pour vouloir en empêcher de penser, nul pour s’en réclamer, et qu’ils s’y prennent par des sévices plus ou moins triviaux, de la claque à la tête dans l’eau, en passant par l’opprobre. L’affaire est gâteuse. Elle peut même s’avérer contreproductive : un tel avait du caractère qui sous la persécution va devenir un prophète. Nos anciens ne me croiraient pas si je leur contais que du corps il fallait lui infliger la tranquillité, l’oubli latent et l’absence même d’un effleurement ; qu’ainsi la parole en deviendrait toujours plus gratuite, l’esprit faux, les phrases ampoulées et péteuses, très vides.

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Filed under: Mes textes 
October 29, 2013

October 22, 2013

« Elisabeth Lévy : La vie, écrivez-vous, ne se justifie que par la générosité. Mais comment distinguer cette générosité nietzschéenne de l’humanitarisme plat des bons sentiments ?
P. SLOTERDIJK : C’est une distinction difficile. Certains bons chrétiens estiment être les meilleurs des nietzschéens. Selon eux, Nietzsche aurait sous-estimé le côté généreux du christianisme, insistant sur le ressentiment de celui-ci sans comprendre que la figure du saint, comme celle du sage antique, est porteuse de l’idée de dépense inconditionnelle. Nietzsche aurait-il à son tour manqué de générosité en ignorant cet aspect sublime du christianisme ? Cela dit, aujourd’hui, les impôts ont remplacé la sainteté. Chaque millionnaire, à l’image de saint Martin, donne la moitié de son manteau sans être canonisé. »
Peter Sloterdijk, ici

« Elisabeth Lévy : La vie, écrivez-vous, ne se justifie que par la générosité. Mais comment distinguer cette générosité nietzschéenne de l’humanitarisme plat des bons sentiments ?

P. SLOTERDIJK : C’est une distinction difficile. Certains bons chrétiens estiment être les meilleurs des nietzschéens. Selon eux, Nietzsche aurait sous-estimé le côté généreux du christianisme, insistant sur le ressentiment de celui-ci sans comprendre que la figure du saint, comme celle du sage antique, est porteuse de l’idée de dépense inconditionnelle. Nietzsche aurait-il à son tour manqué de générosité en ignorant cet aspect sublime du christianisme ? Cela dit, aujourd’hui, les impôts ont remplacé la sainteté. Chaque millionnaire, à l’image de saint Martin, donne la moitié de son manteau sans être canonisé. »

Peter Sloterdijk, ici

October 17, 2013
« Le livre doit être jugé dans son ensemble, et alors il en ressort une terrible moralité.
Donc je n’ai pas à me louer de cette singulière indulgence qui n’incrimine que 13 morceaux sur 100. Cette indulgence m’est très funeste.
C’est en pensant à ce parfait ensemble de mon livre que je disais à M. le Juge d’Instruction :
Mon unique tort a été de compter sur l’intelligence universelle, et de ne pas faire une préface où j’aurais posé mes principes littéraires et dégagé la question si importante de la Morale.
(Voir, à propos de la Morale dans les œuvres d’Art, les remarquables lettres de M. Honoré de Balzac à M. Hippolyte Castille, dans le journal la Semaine.)
— — —
Le volume est, relativement à l’abaissement général des prix en librairie, d’un prix élevé. C’est déjà une garantie importante. Je ne m’adresse donc pas à la foule.
— — —
Il y a prescription pour deux des morceaux incriminés : Lesbos et le Reniement de Saint Pierre, parus depuis longtemps et non poursuivis.
Mais je prétends, au cas même où on me contraindrait à me reconnaître quelques torts, qu’il y a une sorte de prescription générale. Je pourrais faire une bibliothèque de livres modernes non poursuivis, et qui ne respirent pas, comme le mien, L’HORREUR DU MAL. Depuis près de 30 ans, la littérature est d’une liberté qu’on veut brusquement punir en moi. Est-ce juste ?
— — —
Il y a plusieurs morales. Il y a la morale positive et pratique à laquelle tout le monde doit obéir.
Mais il y a la morale des arts. Celle-là est tout autre. Et depuis le Commencement du monde, les Arts l’ont bien prouvé.
— — —
Il y a aussi plusieurs sortes de Liberté. Il y a la Liberté pour le Génie, et il y a une liberté très restreinte pour les polissons.
— — —
M. Charles Baudelaire n’aurait-il pas le droit d’arguer des licences permises à Béranger (Œuvres Complètes autorisées) ? Tel sujet reproché à Ch. Baudelaire a été traité par Béranger. Lequel préférez-vous ? le poète triste ou le poète gai et effronté, l’horreur dans le mal ou la folâtrerie, le remords ou l’impudence ?
(Il ne serait peut-être pas sain d’user outre mesure de cet argument.)
— — —
Je répète qu’un Livre doit être jugé dans son ensemble. À un blasphème, j’opposerai des élancements vers le Ciel, à une obscénité des fleurs platoniques.
Depuis le commencement de la poésie, tous les volumes de poésie sont ainsi faits. Mais il était impossible de faire autrement un livre destiné à représenter L’AGITATION DE L’ESPRIT DANS LE MAL.
— — —
M. le Ministre de l’Intérieur, furieux d’avoir lu un éloge fastueux de mon livre dans Le Moniteur, a pris ses précautions pour que cette mésaventure ne se reproduisît pas.
M. d’Aurevilly (un écrivain absolument catholique, autoritaire et non suspect) portait au Pays, auquel il est attaché, un article sur les FLEURS DU MAL ; et il lui a été dit qu’une consigne récente défendait de parler de M. Charles Baudelaire dans le Pays.
Or, il y a quelques jours, j’exprimais à M. le juge d’instruction la crainte que le bruit de la saisie ne glaçât la bonne volonté des personnes qui trouveraient quelque chose de louable dans mon livre. Et M. le Juge (Charles Camusat, Busserolles) me répondit : Monsieur, tout le monde a parfaitement LE DROIT de vous défendre dans TOUS les journaux, sans exception.
MM. les Directeurs de la Revue française n’ont pas osé publier l’article de M. Charles Asselineau, le plus sage et le plus modéré des écrivains. Ces messieurs se sont renseignés au Ministère de l’intérieur (!), et il leur a été répondu qu’il y aurait pour eux danger à publier cet article.
Ainsi, abus de pouvoir et entraves apportées à la défense !
— — —
Le nouveau règne napoléonien, après les illustrations de la guerre, doit rechercher les illustrations des lettres et des arts.
Qu’est-ce que c’est que cette morale prude, bégueule, taquine, et qui ne tend à rien moins [sic] qu’à créer des conspirateurs même dans l’ordre si tranquille des rêveurs ?
Cette morale-là irait jusqu’à dire : DÉSORMAIS ON NE FERA QUE DES LIVRES CONSOLANTS ET SERVANTS À DÉMONTRER QUE L’HOMME EST NÉ BON, ET QUE TOUS LES HOMMES SONT HEUREUX, — abominable hypocrisie !
(Voir le résumé de mon interrogatoire, et la liste des morceaux incriminés.) »

Baudelaire, Notes et documents pour mon avocat 

« Le livre doit être jugé dans son ensemble, et alors il en ressort une terrible moralité.

Donc je n’ai pas à me louer de cette singulière indulgence qui n’incrimine que 13 morceaux sur 100. Cette indulgence m’est très funeste.

C’est en pensant à ce parfait ensemble de mon livre que je disais à M. le Juge d’Instruction :

Mon unique tort a été de compter sur l’intelligence universelle, et de ne pas faire une préface où j’aurais posé mes principes littéraires et dégagé la question si importante de la Morale.

(Voir, à propos de la Morale dans les œuvres d’Art, les remarquables lettres de M. Honoré de Balzac à M. Hippolyte Castille, dans le journal la Semaine.)

— — —

Le volume est, relativement à l’abaissement général des prix en librairie, d’un prix élevé. C’est déjà une garantie importante. Je ne m’adresse donc pas à la foule.

— — —

Il y a prescription pour deux des morceaux incriminés : Lesbos et le Reniement de Saint Pierre, parus depuis longtemps et non poursuivis.

Mais je prétends, au cas même où on me contraindrait à me reconnaître quelques torts, qu’il y a une sorte de prescription générale. Je pourrais faire une bibliothèque de livres modernes non poursuivis, et qui ne respirent pas, comme le mienL’HORREUR DU MAL. Depuis près de 30 ans, la littérature est d’une liberté qu’on veut brusquement punir en moi. Est-ce juste ?

— — —

Il y a plusieurs morales. Il y a la morale positive et pratique à laquelle tout le monde doit obéir.

Mais il y a la morale des arts. Celle-là est tout autre. Et depuis le Commencement du monde, les Arts l’ont bien prouvé.

— — —

Il y a aussi plusieurs sortes de Liberté. Il y a la Liberté pour le Génie, et il y a une liberté très restreinte pour les polissons.

— — —

M. Charles Baudelaire n’aurait-il pas le droit d’arguer des licences permises à Béranger (Œuvres Complètes autorisées) ? Tel sujet reproché à Ch. Baudelaire a été traité par Béranger. Lequel préférez-vous ? le poète triste ou le poète gai et effronté, l’horreur dans le mal ou la folâtrerie, le remords ou l’impudence ?

(Il ne serait peut-être pas sain d’user outre mesure de cet argument.)

— — —

Je répète qu’un Livre doit être jugé dans son ensemble. À un blasphème, j’opposerai des élancements vers le Ciel, à une obscénité des fleurs platoniques.

Depuis le commencement de la poésie, tous les volumes de poésie sont ainsi faits. Mais il était impossible de faire autrement un livre destiné à représenter L’AGITATION DE L’ESPRIT DANS LE MAL.

— — —

M. le Ministre de l’Intérieur, furieux d’avoir lu un éloge fastueux de mon livre dans Le Moniteur, a pris ses précautions pour que cette mésaventure ne se reproduisît pas.

M. d’Aurevilly (un écrivain absolument catholique, autoritaire et non suspect) portait au Pays, auquel il est attaché, un article sur les FLEURS DU MAL ; et il lui a été dit qu’une consigne récente défendait de parler de M. Charles Baudelaire dans le Pays.

Or, il y a quelques jours, j’exprimais à M. le juge d’instruction la crainte que le bruit de la saisie ne glaçât la bonne volonté des personnes qui trouveraient quelque chose de louable dans mon livre. Et M. le Juge (Charles Camusat, Busserolles) me répondit : Monsieur, tout le monde a parfaitement LE DROIT de vous défendre dans TOUS les journaux, sans exception.

MM. les Directeurs de la Revue française n’ont pas osé publier l’article de M. Charles Asselineau, le plus sage et le plus modéré des écrivains. Ces messieurs se sont renseignés au Ministère de l’intérieur (!), et il leur a été répondu qu’il y aurait pour eux danger à publier cet article.

Ainsi, abus de pouvoir et entraves apportées à la défense !

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Le nouveau règne napoléonien, après les illustrations de la guerre, doit rechercher les illustrations des lettres et des arts.

Qu’est-ce que c’est que cette morale prude, bégueule, taquine, et qui ne tend à rien moins [sic] qu’à créer des conspirateurs même dans l’ordre si tranquille des rêveurs ?

Cette morale-là irait jusqu’à dire : DÉSORMAIS ON NE FERA QUE DES LIVRES CONSOLANTS ET SERVANTS À DÉMONTRER QUE L’HOMME EST NÉ BON, ET QUE TOUS LES HOMMES SONT HEUREUX, — abominable hypocrisie !

(Voir le résumé de mon interrogatoire, et la liste des morceaux incriminés.) »


Baudelaire, Notes et documents pour mon avocat