May 22, 2013
« Si seulement tu réussissais à te lever en même temps que ta famille, par exemple lorsque dans la chambre à côté tu entends remuer ton frère et, à l’autre bout de l’appartement, le bruit métallique des volets que ta mère ouvre chaque matin en chantonnant (comment se peut-il qu’à son âge, avec ses infirmités, elle trouve encore le courage, ait le goût de chantonner en sautant du lit, alors que moi qui suit bien portant n’éprouve qu’un écoeurement lassé à la pensée d’une nouvelle journée à supporter?), si seulement tu obtenais de toi ce petit acte de volonté qui consisterait à ouvrir les yeux au lieu de te confiner dans un simulacre de somnolence, si tu prenais la résolution de rejeter d’un coup les couvertures, de bondir jusqu’à la salle de bain, de t’asperger le visage d’eau froide, de faire quelques mouvements d’assouplissement afin d’éliminer de tes membres les restes de cette glu du sommeil, d’entrechoquer les objets, de fermer les portes sans ménagement, comme ils font tous dès qu’ils sont debout, d’échanger avec eux d’invariables considérations météorologiques, de t’habiller sans lambiner après la toilette et d’aller t’asseoir dans la salle à manger en te frottant les mains de contentement à la perspective du copieux petit déjeuner que tu prendras avec appétit; si seulement, quitte à le provoquer par un artifice, s’esquissait en toi un peu de bonheur de vivre qui anime les autres, ne crois-tu pas qu’il en irait tout différemment et que, dès lors, tu serais aussi capable que n’importe qui, que ton frère même, de venir à bout de ces quelques projets, en réalité peu ambitieux, que depuis des années tu ressasses la journée durant au fond de ton lit ? »
Calaferte, Ebauche d’un autoportrait 

« Si seulement tu réussissais à te lever en même temps que ta famille, par exemple lorsque dans la chambre à côté tu entends remuer ton frère et, à l’autre bout de l’appartement, le bruit métallique des volets que ta mère ouvre chaque matin en chantonnant (comment se peut-il qu’à son âge, avec ses infirmités, elle trouve encore le courage, ait le goût de chantonner en sautant du lit, alors que moi qui suit bien portant n’éprouve qu’un écoeurement lassé à la pensée d’une nouvelle journée à supporter?), si seulement tu obtenais de toi ce petit acte de volonté qui consisterait à ouvrir les yeux au lieu de te confiner dans un simulacre de somnolence, si tu prenais la résolution de rejeter d’un coup les couvertures, de bondir jusqu’à la salle de bain, de t’asperger le visage d’eau froide, de faire quelques mouvements d’assouplissement afin d’éliminer de tes membres les restes de cette glu du sommeil, d’entrechoquer les objets, de fermer les portes sans ménagement, comme ils font tous dès qu’ils sont debout, d’échanger avec eux d’invariables considérations météorologiques, de t’habiller sans lambiner après la toilette et d’aller t’asseoir dans la salle à manger en te frottant les mains de contentement à la perspective du copieux petit déjeuner que tu prendras avec appétit; si seulement, quitte à le provoquer par un artifice, s’esquissait en toi un peu de bonheur de vivre qui anime les autres, ne crois-tu pas qu’il en irait tout différemment et que, dès lors, tu serais aussi capable que n’importe qui, que ton frère même, de venir à bout de ces quelques projets, en réalité peu ambitieux, que depuis des années tu ressasses la journée durant au fond de ton lit ? »

Calaferte, Ebauche d’un autoportrait 

May 21, 2013
« Le véritable sensationnalisme, dont il se trouve que je suis fervent, peut être moral ou immoral. Mais, même lorsqu’il est très immoral, il demande du courage moral. Car c’est l’une des choses les plus dangereuses au monde que de surprendre vraiment quelqu’un. Si vous faites sursauter une personne sensible, il n’est guère improbable qu’elle vous saute dessus. 
Mais les responsables de la presse à sensation n’ont aucun courage moral ou immoral ; toute leur méthode consiste à dire, avec une grave et minutieuse emphase, ce que tout le monde dit en passant et sans même s’en souvenir. S’ils rassemblent leurs forces pour attaquer quelque chose, ce n’est jamais au point d’attaquer quelque chose de grand et de réel qui pourrait résonner sous le choc. Ils n’attaquent pas l’armée comme on le fait en France, ni les juges comme on le fait en Irlande, ni la démocratie elle même comme on le faisait en Angleterre il y a cent ans. Ils attaquent quelque chose comme le ministère de la Guerre, c’est à dire quelque chose que tout le monde attaque et que personne ne se donne la peine de défendre, quelque chose comme une vieille plaisanterie de journal humoristique de quatrième catégorie. De même qu’un homme montre que sa voix est faible en la forçant pour crier, ils montrent combien leur esprit manque désespérément de sensationnel en s’efforçant de faire sensation. Quand le monde entier est plein d’institutions puissantes et douteuses, et que toute la cruauté de la civilisation les regarde dans le blanc des yeux, leur idée du courage et de l’intelligence se résume à attaquer le ministère de la Guerre. Ils pourrait tout aussi bien mener une campagne contre le temps qu’il fait, ou bien créer une société secrète pour faire des plaisanteries sur les belles mères. Et ce n’est pas seulement du point de vue particulier d’amateurs de sensations comme moi-même qu’il est permis de dire, avec l’Alexander Selkirk de Cowper, que leur fadeur me parait scandaleuse. »
Chesterton, Hérétiques 

« Le véritable sensationnalisme, dont il se trouve que je suis fervent, peut être moral ou immoral. Mais, même lorsqu’il est très immoral, il demande du courage moral. Car c’est l’une des choses les plus dangereuses au monde que de surprendre vraiment quelqu’un. Si vous faites sursauter une personne sensible, il n’est guère improbable qu’elle vous saute dessus. 

Mais les responsables de la presse à sensation n’ont aucun courage moral ou immoral ; toute leur méthode consiste à dire, avec une grave et minutieuse emphase, ce que tout le monde dit en passant et sans même s’en souvenir. S’ils rassemblent leurs forces pour attaquer quelque chose, ce n’est jamais au point d’attaquer quelque chose de grand et de réel qui pourrait résonner sous le choc. Ils n’attaquent pas l’armée comme on le fait en France, ni les juges comme on le fait en Irlande, ni la démocratie elle même comme on le faisait en Angleterre il y a cent ans. Ils attaquent quelque chose comme le ministère de la Guerre, c’est à dire quelque chose que tout le monde attaque et que personne ne se donne la peine de défendre, quelque chose comme une vieille plaisanterie de journal humoristique de quatrième catégorie. De même qu’un homme montre que sa voix est faible en la forçant pour crier, ils montrent combien leur esprit manque désespérément de sensationnel en s’efforçant de faire sensation. Quand le monde entier est plein d’institutions puissantes et douteuses, et que toute la cruauté de la civilisation les regarde dans le blanc des yeux, leur idée du courage et de l’intelligence se résume à attaquer le ministère de la Guerre. Ils pourrait tout aussi bien mener une campagne contre le temps qu’il fait, ou bien créer une société secrète pour faire des plaisanteries sur les belles mères. Et ce n’est pas seulement du point de vue particulier d’amateurs de sensations comme moi-même qu’il est permis de dire, avec l’Alexander Selkirk de Cowper, que leur fadeur me parait scandaleuse. »

Chesterton, Hérétiques 

May 19, 2013

May 18, 2013
« Il n’y a pas de sujet sans intérêt ; tout au plus existe-t-il des gens qui n’ont pas d’intérêt.  S’il est une cause qui mérite bien d’être défendue, c’est bien celle des raseurs. Quand Byron divisa l’humanité en personnes qui ennuient et personnes qui s’ennuient, il omit de remarquer que les ennuyeux possèdent les plus hautes qualités, alors que les qualités les plus basses caractérisent les ennuyés, au nombre desquels il se comptait. Avec son enthousiasme radieux et son bonheur solennel, un raseur prouve en un sens qu’il est une espèce de poète. L’ennuyé, en revanche, fait surtout preuve de prosaïsme.
On pourrait certes trouver assommant de compter tous les brins d’herbes d’un pré et les feuilles d’un arbre, mais ce ne serait pas à cause de notre vitalité et de notre allégresse, mais plutôt par manque de vitalité et d’allégresse. Le raseur, lui, les compterait volontiers, avec allégresse et vitalité, et trouverait les brins d’herbe aussi beaux que les épées d’une armée. Le raseur est le plus fort et le plus joyeux du commun des mortels ; c’est un demi-dieu, c’est même un dieu. Car ce sont les dieux qui ne se lassent pas de la répétition des choses ; pour eux, le crépuscule n’est jamais pareil, et la dernière rose aussi rouge que la première. 
Le sentiment que tout est poétique est une chose sérieuse et absolue ; ce n’est pas une simple façon de parler ou une affaire de conviction. Cela est non seulement vrai, mais vérifiable. On peut défier quiconque de dire le contraire ; on peut défier quiconque de nommer une chose qui ne soit pas poétique. Je me rappelle qu’un secrétaire de rédaction plein de bon sens était venu me voir, il y longtemps, avec un livre intitulé M. Smith ou La famille Smith ou quelque chose de ce genre. « Votre fichu mysticisme, ça m’étonnerait que vous le trouviez là dedans », me dit-il en substance. Je suis heureux de dire que je l’ai détrompé, mais cette victoire était trop évidente et facile. Dans la plupart des cas, c’est le nom qui manque de poésie, et non le fait en tant que tel. Dans le cas de Smith, ce patronyme est si poétique qu’il doit être difficile et héroïque d’en être digne. Le nom de Smith désignant un des rares métiers que les rois eux-mêmes respectaient, celui qui le porte pourrait exiger la moitié de la gloire de ces arma virumque dont toutes les épopées font l’éloge. L’esprit de la forge est si proche de l’esprit du chant qu’il s’est mêlé à un million de poèmes, et tout forgeron est un forgeron harmonieux. 
Lorsqu’ils s’émerveillent de la danse des étincelles et des coups assourdissants du marteau dans l’antre de cette violence créatrice, même les gamins du village sentent confusément qu’un forgeron est d’une certaine manière poétique, au contraire d’un épicier et d’un cordonnier. L’indolence brutale de la nature, la fervente adresse de l’homme, le métal le plus résistant de la terre, le plus singulier des éléments, l’invincible fer assujetti par son unique triomphateur, la roue et le soc de la charrue, l’épée et le marteau pilon, les équipements des armées et toute la légende des armes, tout cela est écrit, brièvement certes, mais très lisiblement, sur la carte de visite de M. Smith. 
(…)
Si vous trouvez le nom Smith prosaïque, ce n’est pas que vous ayez le sens pratique ; c’est que vous êtes trop sensibles aux raffinements littéraires. Ce nom vous crie sa poésie à l’oreille. Si vous considérez les choses autrement, c’est parce que vous êtes imprégnés de réminiscences verbales, que vous vous rappelez les vignettes de Punch ou des Comic Cuts représentant M. Smith ivre mort ou avec sa femme qui le mène par le bout du nez. Toutes ces choses vont ont été données comme poétiques. C’est seulement à la suite d’un long et complexe effort littéraire que vous les avez trouvées prosaïques. »
Chesterton, Hérétiques 

« Il n’y a pas de sujet sans intérêt ; tout au plus existe-t-il des gens qui n’ont pas d’intérêt.  S’il est une cause qui mérite bien d’être défendue, c’est bien celle des raseurs. Quand Byron divisa l’humanité en personnes qui ennuient et personnes qui s’ennuient, il omit de remarquer que les ennuyeux possèdent les plus hautes qualités, alors que les qualités les plus basses caractérisent les ennuyés, au nombre desquels il se comptait. Avec son enthousiasme radieux et son bonheur solennel, un raseur prouve en un sens qu’il est une espèce de poète. L’ennuyé, en revanche, fait surtout preuve de prosaïsme.

On pourrait certes trouver assommant de compter tous les brins d’herbes d’un pré et les feuilles d’un arbre, mais ce ne serait pas à cause de notre vitalité et de notre allégresse, mais plutôt par manque de vitalité et d’allégresse. Le raseur, lui, les compterait volontiers, avec allégresse et vitalité, et trouverait les brins d’herbe aussi beaux que les épées d’une armée. Le raseur est le plus fort et le plus joyeux du commun des mortels ; c’est un demi-dieu, c’est même un dieu. Car ce sont les dieux qui ne se lassent pas de la répétition des choses ; pour eux, le crépuscule n’est jamais pareil, et la dernière rose aussi rouge que la première. 

Le sentiment que tout est poétique est une chose sérieuse et absolue ; ce n’est pas une simple façon de parler ou une affaire de conviction. Cela est non seulement vrai, mais vérifiable. On peut défier quiconque de dire le contraire ; on peut défier quiconque de nommer une chose qui ne soit pas poétique. Je me rappelle qu’un secrétaire de rédaction plein de bon sens était venu me voir, il y longtemps, avec un livre intitulé M. Smith ou La famille Smith ou quelque chose de ce genre. « Votre fichu mysticisme, ça m’étonnerait que vous le trouviez là dedans », me dit-il en substance. Je suis heureux de dire que je l’ai détrompé, mais cette victoire était trop évidente et facile. Dans la plupart des cas, c’est le nom qui manque de poésie, et non le fait en tant que tel. Dans le cas de Smith, ce patronyme est si poétique qu’il doit être difficile et héroïque d’en être digne. Le nom de Smith désignant un des rares métiers que les rois eux-mêmes respectaient, celui qui le porte pourrait exiger la moitié de la gloire de ces arma virumque dont toutes les épopées font l’éloge. L’esprit de la forge est si proche de l’esprit du chant qu’il s’est mêlé à un million de poèmes, et tout forgeron est un forgeron harmonieux. 

Lorsqu’ils s’émerveillent de la danse des étincelles et des coups assourdissants du marteau dans l’antre de cette violence créatrice, même les gamins du village sentent confusément qu’un forgeron est d’une certaine manière poétique, au contraire d’un épicier et d’un cordonnier. L’indolence brutale de la nature, la fervente adresse de l’homme, le métal le plus résistant de la terre, le plus singulier des éléments, l’invincible fer assujetti par son unique triomphateur, la roue et le soc de la charrue, l’épée et le marteau pilon, les équipements des armées et toute la légende des armes, tout cela est écrit, brièvement certes, mais très lisiblement, sur la carte de visite de M. Smith. 

(…)

Si vous trouvez le nom Smith prosaïque, ce n’est pas que vous ayez le sens pratique ; c’est que vous êtes trop sensibles aux raffinements littéraires. Ce nom vous crie sa poésie à l’oreille. Si vous considérez les choses autrement, c’est parce que vous êtes imprégnés de réminiscences verbales, que vous vous rappelez les vignettes de Punch ou des Comic Cuts représentant M. Smith ivre mort ou avec sa femme qui le mène par le bout du nez. Toutes ces choses vont ont été données comme poétiques. C’est seulement à la suite d’un long et complexe effort littéraire que vous les avez trouvées prosaïques. »

Chesterton, Hérétiques 

May 17, 2013
« Une manière d’aborder la question de l’image, c’est de prendre pour point de départ les propositions de Wittgenstein : il y a ce qui peut se dire et ce qui ne peut pas se dire ; on ne doit dire que ce qui peut se dire ; ce qui ne peut pas se dire, il ne faut pas le dire ; ce qu’il ne faut pas dire, il faut le montrer.
Selon la doctrine qui s’amorce là, le règne de ce qui se montre commence très exactement où finit le règne de ce qui peut se dire. Cette manière de poser le problème est d’autant plus éclairante que l’on peut parfaitement construire une doctrine qui dira le contraire : le règne de ce qui peut et doit se montrer commence et finit exactement là où commence et finit le règne de ce qui peut et doit se dire.
Je crois très important que Wittgenstein ait commencé d’écrire le Tractatus, ou du moins d’y réfléchir, dans les tranchées. C’est-à-dire en ayant sous les yeux les charniers. En ayant sous les yeux ce mouvement qui reste à jamais opaque, qui conduit des milliers d’hommes à se précipiter vers leur propre mort. Cela a été l’amorce pour lui de cette question : y a-t-il des choses qu’on ne peut structuralement pas dire ? Et il a répondu oui, il y a des choses qu’on ne peut structuralement pas dire. Ce n’est pas une affaire de possibilité ou d’impossibilité morale, c’est une affaire de possibilité ou d’impossibilité structurale. Si on ne peut pas les dire, il faut se taire et ce qu’on ne peut que taire, ça doit se montrer.
Alors montrer, ça veut dire quoi ?
Pour Wittgenstein, ça voulait dire présenter des tableaux ; ça voulait dire aussi écrire de la poésie, parce que la poésie, c’est quelque chose qui au sein de la langue montre sans dire (bien entendu, la proposition ne va pas de soi ; d’autres diront de la poésie qu’elle montre et dit tout à la fois – thèse de Diderot –, ou qu’elle dit, sans montrer, tout au rebours de la prose réaliste – thèse de Mallarmé, contre le Roman et le Journal). Il est intéressant de savoir que Wittgenstein a financé sur sa part d’héritage la publication d’un des plus grands poètes autrichiens qui est Trakl et qui est un poète de la guerre. Et cela, de manière absolument anonyme : en d’autres termes, sans le dire à personne. Pourquoi ? Parce qu’il considérait que seule la poésie pouvait montrer dans la langue ce qui ne pouvait pas se dire dans la langue, à savoir l’innommable de la mort consentie, voulue, recherchée.
Je crois très important de reposer à partir de ce point la question de savoir pourquoi c’est très exactement à la suite de la guerre de 14, qu’en Europe le cinéma devient véritablement une très grande chose, très spécialement avec le cinéma expressionniste allemand, dont la construction repose sur le fait que l’on doit pouvoir, par le cinéma, donner à voir ce que la langue ne peut pas dire. Tout comme la poésie donne à entendre ce qui ne se dit pas. »
Jean Claude Milner, Dire/Montrer 

« Une manière d’aborder la question de l’image, c’est de prendre pour point de départ les propositions de Wittgenstein : il y a ce qui peut se dire et ce qui ne peut pas se dire ; on ne doit dire que ce qui peut se dire ; ce qui ne peut pas se dire, il ne faut pas le dire ; ce qu’il ne faut pas dire, il faut le montrer.

Selon la doctrine qui s’amorce là, le règne de ce qui se montre commence très exactement où finit le règne de ce qui peut se dire. Cette manière de poser le problème est d’autant plus éclairante que l’on peut parfaitement construire une doctrine qui dira le contraire : le règne de ce qui peut et doit se montrer commence et finit exactement là où commence et finit le règne de ce qui peut et doit se dire.

Je crois très important que Wittgenstein ait commencé d’écrire le Tractatus, ou du moins d’y réfléchir, dans les tranchées. C’est-à-dire en ayant sous les yeux les charniers. En ayant sous les yeux ce mouvement qui reste à jamais opaque, qui conduit des milliers d’hommes à se précipiter vers leur propre mort. Cela a été l’amorce pour lui de cette question : y a-t-il des choses qu’on ne peut structuralement pas dire ? Et il a répondu oui, il y a des choses qu’on ne peut structuralement pas dire. Ce n’est pas une affaire de possibilité ou d’impossibilité morale, c’est une affaire de possibilité ou d’impossibilité structurale. Si on ne peut pas les dire, il faut se taire et ce qu’on ne peut que taire, ça doit se montrer.

Alors montrer, ça veut dire quoi ?

Pour Wittgenstein, ça voulait dire présenter des tableaux ; ça voulait dire aussi écrire de la poésie, parce que la poésie, c’est quelque chose qui au sein de la langue montre sans dire (bien entendu, la proposition ne va pas de soi ; d’autres diront de la poésie qu’elle montre et dit tout à la fois – thèse de Diderot –, ou qu’elle dit, sans montrer, tout au rebours de la prose réaliste – thèse de Mallarmé, contre le Roman et le Journal). Il est intéressant de savoir que Wittgenstein a financé sur sa part d’héritage la publication d’un des plus grands poètes autrichiens qui est Trakl et qui est un poète de la guerre. Et cela, de manière absolument anonyme : en d’autres termes, sans le dire à personne. Pourquoi ? Parce qu’il considérait que seule la poésie pouvait montrer dans la langue ce qui ne pouvait pas se dire dans la langue, à savoir l’innommable de la mort consentie, voulue, recherchée.

Je crois très important de reposer à partir de ce point la question de savoir pourquoi c’est très exactement à la suite de la guerre de 14, qu’en Europe le cinéma devient véritablement une très grande chose, très spécialement avec le cinéma expressionniste allemand, dont la construction repose sur le fait que l’on doit pouvoir, par le cinéma, donner à voir ce que la langue ne peut pas dire. Tout comme la poésie donne à entendre ce qui ne se dit pas. »

Jean Claude Milner, Dire/Montrer 

May 16, 2013

































































































« Ceci est l’histoire d’un homme marqué par une image d’enfance. La scène qui le troubla par sa violence, et dont il ne devait comprendre que beaucoup plus tard la signification, eut lieu sur la grande jetée d’Orly, quelques années avant le début de la Troisième Guerre Mondiale. Jamais cet enfant, devenu adulte, n’oublia le visage de la jeune femme et la chute de l’homme dans le vide, au bout de la jetée. Et c’est à cause de la netteté de ce souvenir qu’il fut choisi pour effectuer un voyage dans le passé. Choisi par ceux des survivants de la guerre nucléaire qui avaient trouvé refuge dans les sous-sols de Paris dévasté et en particulier par cet homme sans passion qui lui expliqua posément que la race humaine était maintenant condamnée, que l’espace lui était fermé, que la seule liaison possible avec les moyens de survie passait par le temps. Tel était le but des expériences : projeter dans le temps des émissaires, appeler le passé et l’avenir au secours du présent. Et c’est ainsi que l’homme, au terme de longs et pénibles voyages, retrouva la femme et refit avec elle le chemin qui, autrefois, les avait menés vers l’amour. On l’envoya aussi vers l’avenir d’un univers pacifié où il fut invité à demeurer. Mais il préféra revenir au monde de son enfance et à la femme aimée. Une fois sur la grande jetée d’Orly, dans ce chaud dimanche d’avant-guerre où il allait pouvoir demeurer, il pensa avec un peu de vertige que l’enfant qu’il avait été devait se trouver là aussi, à regarder les avions. Mais il chercha d’abord le visage d’une femme, au bout de la jetée. Il courut vers elle. Et lorsqu’il reconnut l’homme qui l’avait suivi depuis le camp souterrain, il comprit qu’on ne s’évadait pas du Temps, et que cet instant qu’il lui avait été donné de voir enfant, et qui n’avait pas cessé de l’obséder, c’était celui de sa propre mort. »

Chris Marker, La jetée 

« Ceci est l’histoire d’un homme marqué par une image d’enfance. La scène qui le troubla par sa violence, et dont il ne devait comprendre que beaucoup plus tard la signification, eut lieu sur la grande jetée d’Orly, quelques années avant le début de la Troisième Guerre Mondiale. Jamais cet enfant, devenu adulte, n’oublia le visage de la jeune femme et la chute de l’homme dans le vide, au bout de la jetée. Et c’est à cause de la netteté de ce souvenir qu’il fut choisi pour effectuer un voyage dans le passé. Choisi par ceux des survivants de la guerre nucléaire qui avaient trouvé refuge dans les sous-sols de Paris dévasté et en particulier par cet homme sans passion qui lui expliqua posément que la race humaine était maintenant condamnée, que l’espace lui était fermé, que la seule liaison possible avec les moyens de survie passait par le temps. Tel était le but des expériences : projeter dans le temps des émissaires, appeler le passé et l’avenir au secours du présent. Et c’est ainsi que l’homme, au terme de longs et pénibles voyages, retrouva la femme et refit avec elle le chemin qui, autrefois, les avait menés vers l’amour. On l’envoya aussi vers l’avenir d’un univers pacifié où il fut invité à demeurer. Mais il préféra revenir au monde de son enfance et à la femme aimée. Une fois sur la grande jetée d’Orly, dans ce chaud dimanche d’avant-guerre où il allait pouvoir demeurer, il pensa avec un peu de vertige que l’enfant qu’il avait été devait se trouver là aussi, à regarder les avions. Mais il chercha d’abord le visage d’une femme, au bout de la jetée. Il courut vers elle. Et lorsqu’il reconnut l’homme qui l’avait suivi depuis le camp souterrain, il comprit qu’on ne s’évadait pas du Temps, et que cet instant qu’il lui avait été donné de voir enfant, et qui n’avait pas cessé de l’obséder, c’était celui de sa propre mort. »

Chris Marker, La jetée 

May 11, 2013
































































































« Une preuve suffisante que nous ne sommes pas un état essentiellement démocratique,c’est que nous sommes constamment à nous demander ce que nous allons faire des pauvres. Si nous étions des démocrates, nous nous demanderions ce que les pauvres vont faire de nous. Notre classe gouvernante en est toujours à se demander : quelles lois allons-nous établir ? Dans un état purement démocratique, elle dirait : à quelles lois allons-nous obéir ? Peut-être n’y eut-il jamais d’état purement démocratique. »
Chesterton, Hérétiques 

« Une preuve suffisante que nous ne sommes pas un état essentiellement démocratique,c’est que nous sommes constamment à nous demander ce que nous allons faire des pauvres. Si nous étions des démocrates, nous nous demanderions ce que les pauvres vont faire de nous. Notre classe gouvernante en est toujours à se demander : quelles lois allons-nous établir ? Dans un état purement démocratique, elle dirait : à quelles lois allons-nous obéir ? Peut-être n’y eut-il jamais d’état purement démocratique. »

Chesterton, Hérétiques 

May 8, 2013

May 6, 2013
« J’ai lu, comme vous, quelques fragments de l’Assommoir. Ils m’ont déplu. Zola devient une précieuse, à l’inverse. Il croit qu’il y a des mots énergiques, comme Cathos et Madelon croyaient qu’il en existait de nobles. Le Système l’égare. Il a des Principes qui lui rétrécissent la cervelle. Lisez ses feuilletons du lundi, vous verrez comme il croit avoir découvert “le Naturalisme !” quant à la poésie et au style, qui sont les deux éléments éternels, jamais il n’en parle ! De même, interrogez notre ami Goncourt. S’il est franc, il vous avouera que la littérature française n’existait pas avant Balzac. Voilà où mènent l’abus de l’esprit et la peur de tomber dans les poncifs. 


































































































































































































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  J’ai lu par hasard un fragment de l’Assommoir, paru dans la République des Lettres et je suis tout à fait de votre avis. Je trouve cela ignoble, absolument. Faire vrai ne me paraît pas être la première condition de l’art. Viser au beau est le principal, et l’atteindre si l’on peut.

***

Ma journée de dimanche, mes “parties de plaisir”, comme disait l’Espagnol, ne m’ont pas été favorables, car lundi je n’ai pu travailler. J’étais triste et bête. D’où je conclus que la distraction ne distrait pas ; elle fait qu’on s’aperçoit de sa fatigue, voilà tout. 

***

Notre “grand âge” à tous les deux nous permet de n’être plus modestes. Or, c’est une vérité que les trois quarts de mes connaissances sont stupides. Je suppose que la noble Angleterre vaut sous ce rapport la spirituelle France. Donc, il ne faut plus fréquenter que ceux qui vous plaisent, c’est-à-dire ceux qu’on aime.
   Vous avez bien raison de me dire (à propos de votre fils) que les gens raisonnables sont enclins à faire des folies. Les excentricités les plus graves sont généralement produites par les personnes de jugement, ou qui passent pour telles. C’est pour cela, sans doute, qu’il n’y a pas un comédien dans les prisons… Leur métier est un exutoire par où s’épanche leur déraison, ce besoin d’extravagance que nous avons tous, plus ou moins. Voici un principe d’esthétique (vous voyez que je ramène tout à mon métier), une règle, dis-je, pour les artistes : soyez réglé dans votre vie et ordinaire comme un bourgeois, afin d’être violent et original dans vos oeuvres. Quant à votre fils, je conçois vos inquiétudes parisiennes, mais je les crois exagérées. Se perd qui veut ! On n’a jamais tenté personne ; on se tente soi-même.

***

J’ai lu la Correspondance de Balzac. Eh bien, c’est pour moi une lecture édifiante. Pauvre homme ! Quelle vie ! Comme il a souffert et travaillé ! Quel exemple ! Il n’est plus permis de se plaindre quand on connaît les tortures par où il a passé, – et on l’aime. Mais quelle préoccupation de l’argent ! Et comme il s’inquiète peu de l’Art ! pas une fois il n’en parle ! Il ambitionnait la Gloire, mais non le Beau. D’ailleurs que d’étroitesses ! Légitimiste, catholique, collectivement rêvant la députation et l’Académie française ! Avec tout cela, ignorant comme un pot et provincial jusque dans les moelles : le luxe l’épate. Sa plus grande admiration littéraire est pour Walter Scott.
 J’aime mieux la Correspondance de Voltaire. L’ouverture du compas y est autrement large !

***

 Tu me dis que Balzac devait me ressembler. J’en étais sûr. Théo prétendait souvent qu’à m’entendre parler c’était tout comme, et que nous nous serions chéris. A-t-il été assez calomnié pendant sa vie, ce pauvre grand homme ! Il passait pour immoral, infâme, etc. Comme si un observateur pouvait être méchant ! La première qualité pour voir est de posséder de bons yeux. Or, s’ils sont troublés par les passions, c’est-à-dire par un intérêt personnel, les choses vous échappent. Un bon coeur donne tant d’esprit !

***

Conclusions : s’écarter des journaux ! La haine de ces boutiques-là est le commencement de l’amour du beau. Elles sont par essence hostiles à toute personnalité un peu au-dessus des autres. L’originalité, sous quelque forme qu’elle se montre, les exaspère. Je me suis fâché avec la Revue de Paris et je me fâche avec la République des Lettres. Afin de continuer mes relations avec Lapierre, je ne lis pas le Nouvelliste. Jamais de la vie aucun journal ne m’a rendu le plus petit service. On n’a pas reçu les romans que j’y recommandais, ni inséré la moindre des réclames sollicitées pour des amis, et les articles qui m’étaient favorables ont passé malgré la direction des dites feuilles. Entre ces messieurs et moi, il y a une antipathie de race profonde. Ils ne le savent pas ; moi je le sens bien. En voilà assez sur ces misérables. Ah ! La bêtise humaine vous exaspère ! Et elle vous barre jusqu’à l’Océan ! Mais que diriez-vous, jeune homme, si vous aviez mon âge ?

***


































































































































































































  J’ai eu dans ces derniers temps des ennuis de ménage. Mon domestique, que je croyais m’être dévoué, m’a quitté après dix ans de service, et à propos de rien. Mais il faut être philosophe sur ces petites misères comme sur les grandes ! La vie, d’ailleurs, ne se compose pas d’autres choses, à part de courts moments qu’on arrache au sort, par ci, par là.  Je comprends parfaitement la mélancolie que vous éprouvez à quitter Saint-Gratien. À une certaine époque de la vie, tout déplacement est un arrachement. Mais dans quelques jours vous aurez repris l’habitude de la rue de Berri et le petit accès d’amertume sera passé ; des amis plus nombreux viendront vous y voir et le train-train recommencera. »

Flaubert, Correspondance 

« J’ai lu, comme vous, quelques fragments de l’Assommoir. Ils m’ont déplu. Zola devient une précieuse, à l’inverse. Il croit qu’il y a des mots énergiques, comme Cathos et Madelon croyaient qu’il en existait de nobles. Le Système l’égare. Il a des Principes qui lui rétrécissent la cervelle. Lisez ses feuilletons du lundi, vous verrez comme il croit avoir découvert “le Naturalisme !” quant à la poésie et au style, qui sont les deux éléments éternels, jamais il n’en parle ! De même, interrogez notre ami Goncourt. S’il est franc, il vous avouera que la littérature française n’existait pas avant Balzac. Voilà où mènent l’abus de l’esprit et la peur de tomber dans les poncifs. 


***

  J’ai lu par hasard un fragment de l’Assommoir, paru dans la République des Lettres et je suis tout à fait de votre avis. Je trouve cela ignoble, absolument. Faire vrai ne me paraît pas être la première condition de l’art. Viser au beau est le principal, et l’atteindre si l’on peut.

***

Ma journée de dimanche, mes “parties de plaisir”, comme disait l’Espagnol, ne m’ont pas été favorables, car lundi je n’ai pu travailler. J’étais triste et bête. D’où je conclus que la distraction ne distrait pas ; elle fait qu’on s’aperçoit de sa fatigue, voilà tout. 
***
Notre “grand âge” à tous les deux nous permet de n’être plus modestes. Or, c’est une vérité que les trois quarts de mes connaissances sont stupides. Je suppose que la noble Angleterre vaut sous ce rapport la spirituelle France. Donc, il ne faut plus fréquenter que ceux qui vous plaisent, c’est-à-dire ceux qu’on aime.
   Vous avez bien raison de me dire (à propos de votre fils) que les gens raisonnables sont enclins à faire des folies. Les excentricités les plus graves sont généralement produites par les personnes de jugement, ou qui passent pour telles. C’est pour cela, sans doute, qu’il n’y a pas un comédien dans les prisons… Leur métier est un exutoire par où s’épanche leur déraison, ce besoin d’extravagance que nous avons tous, plus ou moins. Voici un principe d’esthétique (vous voyez que je ramène tout à mon métier), une règle, dis-je, pour les artistes : soyez réglé dans votre vie et ordinaire comme un bourgeois, afin d’être violent et original dans vos oeuvres. Quant à votre fils, je conçois vos inquiétudes parisiennes, mais je les crois exagérées. Se perd qui veut ! On n’a jamais tenté personne ; on se tente soi-même.
***

J’ai lu la Correspondance de Balzac. Eh bien, c’est pour moi une lecture édifiante. Pauvre homme ! Quelle vie ! Comme il a souffert et travaillé ! Quel exemple ! Il n’est plus permis de se plaindre quand on connaît les tortures par où il a passé, – et on l’aime. Mais quelle préoccupation de l’argent ! Et comme il s’inquiète peu de l’Art ! pas une fois il n’en parle ! Il ambitionnait la Gloire, mais non le Beau. D’ailleurs que d’étroitesses ! Légitimiste, catholique, collectivement rêvant la députation et l’Académie française ! Avec tout cela, ignorant comme un pot et provincial jusque dans les moelles : le luxe l’épate. Sa plus grande admiration littéraire est pour Walter Scott.
 J’aime mieux la Correspondance de Voltaire. L’ouverture du compas y est autrement large !

***

 Tu me dis que Balzac devait me ressembler. J’en étais sûr. Théo prétendait souvent qu’à m’entendre parler c’était tout comme, et que nous nous serions chéris. A-t-il été assez calomnié pendant sa vie, ce pauvre grand homme ! Il passait pour immoral, infâme, etc. Comme si un observateur pouvait être méchant ! La première qualité pour voir est de posséder de bons yeux. Or, s’ils sont troublés par les passions, c’est-à-dire par un intérêt personnel, les choses vous échappent. Un bon coeur donne tant d’esprit !

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Conclusions : s’écarter des journaux ! La haine de ces boutiques-là est le commencement de l’amour du beau. Elles sont par essence hostiles à toute personnalité un peu au-dessus des autres. L’originalité, sous quelque forme qu’elle se montre, les exaspère. Je me suis fâché avec la Revue de Paris et je me fâche avec la République des Lettres. Afin de continuer mes relations avec Lapierre, je ne lis pas le Nouvelliste. Jamais de la vie aucun journal ne m’a rendu le plus petit service. On n’a pas reçu les romans que j’y recommandais, ni inséré la moindre des réclames sollicitées pour des amis, et les articles qui m’étaient favorables ont passé malgré la direction des dites feuilles. Entre ces messieurs et moi, il y a une antipathie de race profonde. Ils ne le savent pas ; moi je le sens bien. En voilà assez sur ces misérables.
 Ah ! La bêtise humaine vous exaspère ! Et elle vous barre jusqu’à l’Océan ! Mais que diriez-vous, jeune homme, si vous aviez mon âge ?
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  J’ai eu dans ces derniers temps des ennuis de ménage. Mon domestique, que je croyais m’être dévoué, m’a quitté après dix ans de service, et à propos de rien. Mais il faut être philosophe sur ces petites misères comme sur les grandes ! La vie, d’ailleurs, ne se compose pas d’autres choses, à part de courts moments qu’on arrache au sort, par ci, par là.
  Je comprends parfaitement la mélancolie que vous éprouvez à quitter Saint-Gratien. À une certaine époque de la vie, tout déplacement est un arrachement. Mais dans quelques jours vous aurez repris l’habitude de la rue de Berri et le petit accès d’amertume sera passé ; des amis plus nombreux viendront vous y voir et le train-train recommencera. »

Flaubert, Correspondance 

May 5, 2013
« Le bureau n’est pas une institution stupide ; il relèverait plutôt du fantastique que du stupide. » Kafka 
Je ne sais de cette dame que le strict nécessaire : elle est impotente, grasse, allergique au poivre, et ne daigne communiquer que par mail. J’ai déjà aperçu son bureau, à la truie capricieuse, facile le mien le jouxte, il me permet de recevoir en premier les clients et de leur faire croire qu’elle va les recevoir en l’instant, quand ce n’est pas une heure qu’il me faut les faire attendre avec un peu de café, et des airs soucieux, des grimaces de chien bledar qui rassurent un homme ayant bloqué une après midi pour faire le point sur son dossier.Je ne saurais justifier clairement les billets que je lui soutire sous sa porte. Avec l’habitude, je parviens à savoir si c’est un billet de 50 ou de 100, au flair. L’envie de me lever tout de suite me démange pourtant ; je me retiens ; j’attends l’extinction de sa lumière et le bruit de la porte pour bondir. Je me trompe de moins en moins. Cette compétence ne me servira à rien, si ce n’est à me faire passer pour un radin, un rat, quelqu’un qui a réussi trop vite et trop bien, conservant jusqu’au trépas des réflexes de comptable inquiet qui répugnent, rappellent la précaire joie de manger et se vêtir sans soucis…
Maître F appartient à ce profil. Tout comme nos clients. Des commerçants énervés et marqués jusqu’à leurs mains du stigmate de n’être le fils de personne. En guerre totale, le plus souvent, avec un bailleur ou un concurrent plus puissant, parfois un organisme de prêt ou de caution, une banque, et là il est aisé de savoir que l’on va perdre : les conclusions adverses sont meilleures, c’est un fait. 
Je peux tant que je le veux contester un point, une pièce, un fait de chronologie… je m’agite alors qu’il suffit à peine de lever l’épais couvercle du dossier pour savoir qui vole, qui trompe, qui mérite, qui va prendre cher et faire appel en gloussant. C’est dans le gloussement que s’éteignent nos chances, ou les leurs. La vérité des chiffres remonte trop vite, et même les juges du tribunal du commerce, surtout eux, à vrai dire, connaissent les chiffres et les manières grotesques de retarder la giclée somptueuse de la vérité. 
Hier, au cabinet, deux incroyables Russes sont passées devant ma porte. Je n’ai pas eu le temps de leur dire bonjour. Et surtout de mater leur cul. Longtemps à la vue d’une belle femme une érection de bandit m’indisposait. Maintenant, tel un vieux rodé, je laisse échapper quelques jurons pour mieux m’éteindre. Cette manie m’a permis de constater que personne ne prête attention à ce que vous faites, et encore moins à ce que vous dites. Essayez donc. Je vous garantis un sentiment de liberté, une suspension dans le broua…Une désertion discrète, une victoire clandestine vous sourira. Par exemple, la prochaine fois qu’un cul mémorable vous frôlera, énoncez distinctement : mais quel cul, putain, je mettrais ma tête dedans et je lui chanterais des vers. Et vous verrez. Rien. Il ne se passera rien. 
Il est possible que vous en dégagiez des conclusions un peu plus poussées, d’ordre métaphysique, un brin pessimiste, mais cela vous regarde. 
Maître F m’envoie un mail dans l’après-midi : les Russes étaient des stagiaires passant des entretiens, elle me somme d’en choisir une. Je n’ai pas leur CV, je ne sais rien d’elles… Elle me demande de les jauger au physique. Au physique le plus compétent ? Non non, la plus bandante, laquelle est la plus bandante, simplement. Discrimination positive. Etrange. Est-ce un piège ? Est-ce que cela fait couramment ? Je sais qu’il y a une brune, et une blonde. Je demande leurs noms et prénoms, et file sur Facebook…fais défiler leurs pages, leurs photos, quasiment que du russe, je comprends rien, je reste figé à une photo où l’une d’entre elle a la tête au dessus d’un mojito, une paille aux lèvres, et dans son regard on entend appeler à l’aide d’une façon toute retenue…à peine un râle, du négatif diffus.  
Les photos, mêmes mauvaises, mises en scènes ou non, expriment des états émotifs ou des volontés de représentation qu’il est facile de remonter. Là, on voit qu’il y a la volonté de ne pas être sortie pour rien et de faire la preuve d’une vie sociale, même infime, même commune : un mojito, un bar, un emmerdement consommé et des yeux qui implorent d’abréger l’instant fatidique où il ne faut plus bouger et se maintenir de la meilleure façon. De la façon la plus désirable. Sourire. Il y a une appli qui circule elle jauge votre niveau de bonheur, comptabilise les sourires et je crois que cette appli est très honnête et que ses créateurs sont géniaux, nous ne faisons, nous humains, que ça, nous comptabilisons des sourires et de toute façon je ne vois pas ce qu’on pourrait bien faire d’autre. 
Sa photo est un échec total. 3 like, un commentaire libidineux. Tout ça me chagrine un peu. Je fais savoir à maître F que je lui donne ma réponse dans le courant de la soirée. 
En rentrant, le ciel fut d’une neutralité incroyable. Un gris épais dégoulinait sur des buildings longs et bariolés. Je pensais longuement à Le Corbusier, pouvait-il faire autrement ? La liberté des architectes est si limitée, à leur stade on ne peut même pas parler de contraintes formelles. Parfois ont-ils la chance de devenir célèbres, et d’obtenir des commandes de riches dans des coins paumés, en forêts, et là ils peuvent se lâcher. On voit très vite le résultat : c’est moche, monstrueusement transparent. On finit par se demander comment un être humain peut y vivre sans se retourner toutes les minutes et se croire dans un piège. Leurs plus belles pièces ne voient jamais le jour, elles sont stockées à valeur d’essai et  réflexion sur des feuillets. Mon épais livre ne méritait pas une attention : je restais scotché aux vitres,  pensant l’urgence de chier sur la maison de verre d’André Breton, tandis que les autres passagers du train regardaient partout, sauf sur quelqu’un, ou alors juste quelques secondes, le temps de s’entrecroiser et de se dire, voilà, nous existons et alors ? Au-delà c’est un peu louche et j’entends les vieilles qui se plaignent qu’il n’y a plus de saison, mais si l’on ajoute à ça un climat tempéré, un panorama incroyable de ciels mouvants et de couleurs s’offre au passant curieux. Lorsqu’un soleil perce une grande ville, des ombres et des lignes se créent en jouant avec les immeubles et les voitures. Un décalage naît de l’agitation des villes et de la lenteur du ciel.
Il suffit de lever les yeux, quelques secondes à peine. Se rendre tout d’un coup vulnérable et inutile. Goûter comme un premier homme à la conjecture du ciel, comme un nouveau né, ou un mongole, parvenir enfin à des yeux neufs et désireux.  Cela ne va pas de soi. 
Je n’ai toujours pas donné me réponse à Maître F. Je retourne sur Facebook, je me trompe de nom, j’effectue une recherche, fouille mon historique, enfin je les retrouve, mais voilà, les profils n’existent plus, et tandis que je me demande la probabilité pour que deux jeunes filles s’ignorant effacent en une poignée d’heures leur profil, je suis de nouveau dans la rue, et c’est le matin, et le ciel joue encore avec mes yeux et je crois distinguer les deux jeunes filles Russes à chaque groupe de touristes.
La vie est atermoiement. 

« Le bureau n’est pas une institution stupide ; il relèverait plutôt du fantastique que du stupide. » Kafka 

Je ne sais de cette dame que le strict nécessaire : elle est impotente, grasse, allergique au poivre, et ne daigne communiquer que par mail. J’ai déjà aperçu son bureau, à la truie capricieuse, facile le mien le jouxte, il me permet de recevoir en premier les clients et de leur faire croire qu’elle va les recevoir en l’instant, quand ce n’est pas une heure qu’il me faut les faire attendre avec un peu de café, et des airs soucieux, des grimaces de chien bledar qui rassurent un homme ayant bloqué une après midi pour faire le point sur son dossier.Je ne saurais justifier clairement les billets que je lui soutire sous sa porte. Avec l’habitude, je parviens à savoir si c’est un billet de 50 ou de 100, au flair. L’envie de me lever tout de suite me démange pourtant ; je me retiens ; j’attends l’extinction de sa lumière et le bruit de la porte pour bondir. Je me trompe de moins en moins. Cette compétence ne me servira à rien, si ce n’est à me faire passer pour un radin, un rat, quelqu’un qui a réussi trop vite et trop bien, conservant jusqu’au trépas des réflexes de comptable inquiet qui répugnent, rappellent la précaire joie de manger et se vêtir sans soucis…

Maître F appartient à ce profil. Tout comme nos clients. Des commerçants énervés et marqués jusqu’à leurs mains du stigmate de n’être le fils de personne. En guerre totale, le plus souvent, avec un bailleur ou un concurrent plus puissant, parfois un organisme de prêt ou de caution, une banque, et là il est aisé de savoir que l’on va perdre : les conclusions adverses sont meilleures, c’est un fait. 

Je peux tant que je le veux contester un point, une pièce, un fait de chronologie… je m’agite alors qu’il suffit à peine de lever l’épais couvercle du dossier pour savoir qui vole, qui trompe, qui mérite, qui va prendre cher et faire appel en gloussant. C’est dans le gloussement que s’éteignent nos chances, ou les leurs. La vérité des chiffres remonte trop vite, et même les juges du tribunal du commerce, surtout eux, à vrai dire, connaissent les chiffres et les manières grotesques de retarder la giclée somptueuse de la vérité. 

Hier, au cabinet, deux incroyables Russes sont passées devant ma porte. Je n’ai pas eu le temps de leur dire bonjour. Et surtout de mater leur cul. Longtemps à la vue d’une belle femme une érection de bandit m’indisposait. Maintenant, tel un vieux rodé, je laisse échapper quelques jurons pour mieux m’éteindre. Cette manie m’a permis de constater que personne ne prête attention à ce que vous faites, et encore moins à ce que vous dites. Essayez donc. Je vous garantis un sentiment de liberté, une suspension dans le broua…Une désertion discrète, une victoire clandestine vous sourira. Par exemple, la prochaine fois qu’un cul mémorable vous frôlera, énoncez distinctement : mais quel cul, putain, je mettrais ma tête dedans et je lui chanterais des vers. Et vous verrez. Rien. Il ne se passera rien. 

Il est possible que vous en dégagiez des conclusions un peu plus poussées, d’ordre métaphysique, un brin pessimiste, mais cela vous regarde. 

Maître F m’envoie un mail dans l’après-midi : les Russes étaient des stagiaires passant des entretiens, elle me somme d’en choisir une. Je n’ai pas leur CV, je ne sais rien d’elles… Elle me demande de les jauger au physique. Au physique le plus compétent ? Non non, la plus bandante, laquelle est la plus bandante, simplement. Discrimination positive. Etrange. Est-ce un piège ? Est-ce que cela fait couramment ? Je sais qu’il y a une brune, et une blonde. Je demande leurs noms et prénoms, et file sur Facebook…fais défiler leurs pages, leurs photos, quasiment que du russe, je comprends rien, je reste figé à une photo où l’une d’entre elle a la tête au dessus d’un mojito, une paille aux lèvres, et dans son regard on entend appeler à l’aide d’une façon toute retenue…à peine un râle, du négatif diffus.  

Les photos, mêmes mauvaises, mises en scènes ou non, expriment des états émotifs ou des volontés de représentation qu’il est facile de remonter. Là, on voit qu’il y a la volonté de ne pas être sortie pour rien et de faire la preuve d’une vie sociale, même infime, même commune : un mojito, un bar, un emmerdement consommé et des yeux qui implorent d’abréger l’instant fatidique où il ne faut plus bouger et se maintenir de la meilleure façon. De la façon la plus désirable. Sourire. Il y a une appli qui circule elle jauge votre niveau de bonheur, comptabilise les sourires et je crois que cette appli est très honnête et que ses créateurs sont géniaux, nous ne faisons, nous humains, que ça, nous comptabilisons des sourires et de toute façon je ne vois pas ce qu’on pourrait bien faire d’autre. 

Sa photo est un échec total. 3 like, un commentaire libidineux. Tout ça me chagrine un peu. Je fais savoir à maître F que je lui donne ma réponse dans le courant de la soirée. 

En rentrant, le ciel fut d’une neutralité incroyable. Un gris épais dégoulinait sur des buildings longs et bariolés. Je pensais longuement à Le Corbusier, pouvait-il faire autrement ? La liberté des architectes est si limitée, à leur stade on ne peut même pas parler de contraintes formelles. Parfois ont-ils la chance de devenir célèbres, et d’obtenir des commandes de riches dans des coins paumés, en forêts, et là ils peuvent se lâcher. On voit très vite le résultat : c’est moche, monstrueusement transparent. On finit par se demander comment un être humain peut y vivre sans se retourner toutes les minutes et se croire dans un piège. Leurs plus belles pièces ne voient jamais le jour, elles sont stockées à valeur d’essai et  réflexion sur des feuillets. Mon épais livre ne méritait pas une attention : je restais scotché aux vitres,  pensant l’urgence de chier sur la maison de verre d’André Breton, tandis que les autres passagers du train regardaient partout, sauf sur quelqu’un, ou alors juste quelques secondes, le temps de s’entrecroiser et de se dire, voilà, nous existons et alors ? Au-delà c’est un peu louche et j’entends les vieilles qui se plaignent qu’il n’y a plus de saison, mais si l’on ajoute à ça un climat tempéré, un panorama incroyable de ciels mouvants et de couleurs s’offre au passant curieux. Lorsqu’un soleil perce une grande ville, des ombres et des lignes se créent en jouant avec les immeubles et les voitures. Un décalage naît de l’agitation des villes et de la lenteur du ciel.

Il suffit de lever les yeux, quelques secondes à peine. Se rendre tout d’un coup vulnérable et inutile. Goûter comme un premier homme à la conjecture du ciel, comme un nouveau né, ou un mongole, parvenir enfin à des yeux neufs et désireux.  Cela ne va pas de soi. 

Je n’ai toujours pas donné me réponse à Maître F. Je retourne sur Facebook, je me trompe de nom, j’effectue une recherche, fouille mon historique, enfin je les retrouve, mais voilà, les profils n’existent plus, et tandis que je me demande la probabilité pour que deux jeunes filles s’ignorant effacent en une poignée d’heures leur profil, je suis de nouveau dans la rue, et c’est le matin, et le ciel joue encore avec mes yeux et je crois distinguer les deux jeunes filles Russes à chaque groupe de touristes.

La vie est atermoiement. 

10:23pm  |   URL: http://tmblr.co/ZzmFPwkJB0mH
Filed under: Mes textes 
April 29, 2013

« Mal élevé comme il n’est pas permis de l’être, pingre, sale, insolent, subtil, saisissant les moindres nuances, hurlant de bonheur devant une outrance ou une plaisanterie, intrigant et calomniateur… tout en lui était charme et répulsion. Un salaud qu’on regrette. »

Aveux et Anathèmes, Cioran 

April 26, 2013
« Mais quelle est donc la torture principale et fondamentale ? La mère des tortures de ce livre ? Où es-tu donc, ancêtre de tous les tourments ? Plus j’examine, observe et assimile, plus je constate avec netteté que le tourment principal et fondamental est simplement, semble-t-il, celui d’une mauvaise forme, d’un mauvais « extérieur », autrement dit celui des formules, des grimaces, des mines et des gueules : oui, voilà la source, l’origine, le point de départ et c’est de là que découlent harmonieusement toutes les autres souffrances, folies et afflictions. Mais peut être faudrait-il dire plutôt que le tourment de base, essentiel, est tout bonnement celui qui nous vient des limitations que nous impose un autre homme, du fait que nous étouffons, suffoquons dans l’espace resserré et rigide où l’imagination d’autrui nous enserre. »
Ferdydurke, Gombrowicz  

« Mais quelle est donc la torture principale et fondamentale ? La mère des tortures de ce livre ? Où es-tu donc, ancêtre de tous les tourments ? Plus j’examine, observe et assimile, plus je constate avec netteté que le tourment principal et fondamental est simplement, semble-t-il, celui d’une mauvaise forme, d’un mauvais « extérieur », autrement dit celui des formules, des grimaces, des mines et des gueules : oui, voilà la source, l’origine, le point de départ et c’est de là que découlent harmonieusement toutes les autres souffrances, folies et afflictions. Mais peut être faudrait-il dire plutôt que le tourment de base, essentiel, est tout bonnement celui qui nous vient des limitations que nous impose un autre homme, du fait que nous étouffons, suffoquons dans l’espace resserré et rigide où l’imagination d’autrui nous enserre. »

Ferdydurke, Gombrowicz  

April 24, 2013

















Montesquiou : « Mélange de litanies et de foutre » ; Gide : « Offense à la vérité » ; Cocteau : « Il n’a aucun cœur » ; Lucien Daudet : « C’est un insecte atroce » ; René Boylesve :« Une chair de gibier faisandé » ; Marquisde Lasteyrie :« Quel genre épouvantable ! » ; André Germain :« Vieille demoiselle » ; Lucien Corpechot : « Il était complimenteur, obséquieux, flatteur, hystérique » ; Alphonse Daudet : « c’est le diable ! »; Jeanne Pouquet : « Ce détraqué» ; Barrès : « Sa tête de rahat-lokoum » ; Claudel : « Vieille Juive fardée »…

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« Je jouis de l’amitié mais je n’y crois pas. Eux : j’y crois, je n’en jouis pas. » Proust 

Montesquiou : « Mélange de litanies et de foutre » ; Gide : « Offense à la vérité » ; Cocteau : « Il n’a aucun cœur » ; Lucien Daudet : « C’est un insecte atroce » ; René Boylesve :« Une chair de gibier faisandé » ; Marquisde Lasteyrie :« Quel genre épouvantable ! » ; André Germain :« Vieille demoiselle » ; Lucien Corpechot : « Il était complimenteur, obséquieux, flatteur, hystérique » ; Alphonse Daudet : « c’est le diable ! »; Jeanne Pouquet : « Ce détraqué» ; Barrès : « Sa tête de rahat-lokoum » ; Claudel : « Vieille Juive fardée »…

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« Je jouis de l’amitié mais je n’y crois pas. Eux : j’y crois, je n’en jouis pas. » Proust 

April 12, 2013

« Depuis quelque temps, je me suis mis à peindre des curriculum vitae. Quoi de mieux, en effet, pour parler de la vie des hommes et des femmes d’aujourd’hui, que des curriculum vitae ? En tout cas, à notre époque, c’est un genre qui a beaucoup de pratiquants. Un CV, c’est moins long qu’un roman, et souvent plus vrai… plus tragiquement vrai.

Les cabinets de recrutements sont formels : un bon curriculum vitae, ça doit se lire d’un seul coup d’œil. C’est quelques mots-clés et un bon visuel. Pas besoin de se cacher derrière les détails. Il faut résumer une vie à l’essentiel. D’ailleurs, avec un peu d’entraînement, l’existence se résume très facilement.

C’est dans cet état d’esprit que j’ai commencé cette série de CV. Il s’agit de témoigner du genre d’hommes et de femmes que j’ai pu rencontrer dans ma petite vie. Il ne s’agit pas, bien sûr, de personnes réelles, mais de caractères, de personnages inspirés de mon expérience comme pourraient l’être des personnages de romans. Certains CV peuvent faire sourire, voire rire, mais le fond de ma démarche n’est pas de faire de l’humour, ni de dénigrer ces semblables auxquels je ressemble tant. C’est plus grave : j’ai envie de faire sentir en quoi consistent réellement des vies tout entières. »

Pierre Lamalattie, http://www.lamalattie.com/

April 8, 2013
« L’horrible, finalement, lui a fait horreur. Alors, par sursauts, il s’est mis à penser contradictoirement la mort comme une maladie de la vie, comme une maladie dont on pouvait guérir. Il s’est remis, en somme, à penser comme tout le monde, et c’est cette idée de guérison qu’il a tenté de fonder dans son élaboration de l’antisémitisme. Or, l’espoir de guérir est la maladie de l’homme ainsi que le disait Kafka. »
Muray, Céline 

« L’horrible, finalement, lui a fait horreur. Alors, par sursauts, il s’est mis à penser contradictoirement la mort comme une maladie de la vie, comme une maladie dont on pouvait guérir. Il s’est remis, en somme, à penser comme tout le monde, et c’est cette idée de guérison qu’il a tenté de fonder dans son élaboration de l’antisémitisme. Or, l’espoir de guérir est la maladie de l’homme ainsi que le disait Kafka. »

Muray, Céline