June 23, 2014
“Quelque chose qui est dit brièvement peut être le fruit et le résultat de quelque chose de longuement médité ; mais le lecteur qui est novice sur ce terrain, et qui n’y a pas autrement réfléchi, voit quelque chose d’embryonnaire dans tout ce qui est dit brièvement, non sans un blâme à l’adresse de l’auteur qui a osé lui présenter un mets qui n’était pas cuit à point." Nietzsche

Il y a des types qui ne peuvent pas s’entendre, juste s’entendre, il y a des types qui peuvent à peine s’entendre avec eux mêmes, des types à côté de qui on s’assoit toujours en dernier et pourtant ils n’ont pas l’air plus dangereux qu’un autre , non, ces types là ont simplement l’air de remuer quelque chose de grave et continu et personne ne veut savoir. 
Ces types là se retrouvent toujours à côté.

***

 A la misogynie préférer la xénophobie, à la xénophobie la haine de classe, à la haine de classe la misanthropie, à la misanthropie la haine de soi, arrivé à la haine de soi recommencer, intervertir, cumuler, se perdre. 

Et pourquoi pas, un jour, regarder cette monumentale dépense d’énergie en pure perte avec un œil attendri ? 

 ***

La coke : engrais à jouisseurs ratés. 

 ***

 Adorable et mignonne bouille, douce et pas chiante, fragile des gestes, comme un air de gâterie qui réclame l’envie d’éblouir ou trépaner dans l’immédiat. Disparaître. Se tancer de dire de jolies choses d’être minet au centuple, quel monde affreux…Il faudrait renoncer à l’idéal en chair le temps de se sauver. Plaqué derrière ses lunettes air bigleuse…On est content de l’entendre s’adresser à nous, simplement, la langue alors ne parait plus jamais pauvre c’est une voix rien qu’une voix et le sens et le plaisir s’y attèlent par eux mêmes. 

 ***

Montherlant était un trop grand moraliste pour être un bon romancier. On peut même le deviner à son visage. 


***

 Inapte, en voilà un mot, une fissure un gouffre où nous avons végéter, nous, nous toutes les voix, s’envoyant tour à tour le vilain mot, l’esquivant en circonvolutions diverses, projets, et le mot honni nous soudait encore. Et plus le mot était dissimulé et plus sa présence devenait vivante, impitoyable…Le seul nous possible devenait le mot lui même. D’autres lui préféraient dégénérés, ringards, souffreteux, incapable, fainéant, égoïstes, lâches. D’autres encore hypomaniaque, maniaque, dépressif, bipolaire, couillons. Des mots faibles des mots pour blesser. Ils n’atteignaient pas l’incroyable puissance le désœuvrement complet qui peut sommeiller dans inapte.



J’ai connu une certaine jeunesse taciturne et errante, violente à ses heures, pleine de prétention stérile, et que le temps a moqué goulûment. 



***


Il  y a deux types d’hommes : ceux qui ont vu, enfant, passer les huissiers ; puis les autres, jouissant d’un crédit sans fin. Aux premier l’argent restera toujours une fin en soi. 



***

 Alcool : omega du week end du pauvre, du travailleur. 

 ***


Ironie du langage : il n’y a plus que les misogynes pour pouvoir aimer les femmes, pour ne pas y voir de simples hommes dénués de pénis. 


 ***

Elle jouait avec ses bras, dessinant des cercles qu’on jurerait exacts. Elle avait précédemment engagé un bras de fer aux yeux de tous - pour rire - son adversaire se sentait incapable d’exercer la moindre pression la plus petite trace sur sa main…et pour ne pas perdre la mise il feintait de s’intéresser aux clients du café en balbutiant des remarques et le petit jeux s’éternisait et leurs mains en contact valaient bien d’accorder une légère résistance…  
***

Changer de pseudo, n’avoir aucun style, ne vous garanti pas de passer sous le radar : vos obsessions grandissent et s’affinent. 


***


Des gens qui se rendent service la haine en bouche. Des gens qui ne savent pas dire non. 



***


Majijuana : anxiolytique un tantinet plus performant. 


 ***

Gamin, on rêve d’avoir de gros bras et de cogner son père. Puis on a de gros bras, puis il perd ses cheveux, puis l’envie passe. 

 ***

 Pourquoi si peu de femme clocharde ? Qui répondrait sérieusement et en public serait jugé ignoble, ou délirant. 


 ***

Gamine sa mère la cognait car la mère de sa mère l’avait cognée également et elle racontait ça en ces termes. Elle n’en faisait pas de phrase. Elle ne faisait pas de phrase tout court. Si la conversation se voulait profonde elle rentrait en elle même lui laissant la gaudriole des mots savants expressions ampoulées derrière lesquels on se gonfle derrières lesquels les âmes secs,  frileuses et faciles, se donnent en spectacles et tartufferies éhontées…Elle avait pris des roustes pour des jupes et pour un rouge à lèvre planqué sous une pile de jeans et pour un portable sonnant en pleine nuit et d’avantage pour des retours de l’école après horaire usuel et la plus belle raclée assortie d’une nuit dans le hall pour avoir été aperçu main dans la main avec un blanc fils du proviseur, même qu’ils buvaient des bières en pleine rue. 

 ***

Se forcer à quitter le bureau un peu plus tard : après les fainéants qui se lèvent tôt, les fainéants qui quittent tard.


***

 Mal s’accommoder au mensonge : signe de fatigue. 

 ***

 - On pourrait dire que vous prenez tout au tragique et rien au sérieux, soit le contraire de la société ? - Oui, exactement. 


*** 

 MDMA : relâchement complet, quart d’heure sucré pour hippie. 

 ***

 Savoir sa tâche, présumée complexe et gratifiante, parfaitement réalisable par un automate, un logiciel, c’est s’octroyer une supériorité passagère accouplé d’un mépris, un mépris inondant, à peine supportable, et il faut alors se raccrocher à la comédie, prendre les airs d’un rouage indispensable. 


 ***


 Vouloir des enfants. « Des ». Vouloir n’importe qui. Non, pas des inconnus, puisqu’ils nous ressembleront : des bouts de soi, des mini-moi. Vouloir se perpétrer à la face d’un inconnu nous ressemblant. 

 Qui est assez libre pour voir tout le grotesque d’une chose aussi sacrée, primordiale ? 

 ***

 Elle vient une fois par semaine, arroser les plantes. C’est de loin la personne la plus fragile, c’est naturellement celle à qui l’on aimerait le plus adresser la parole, entendre, c’est de là la personne avec qui il serait le plus déraisonnable d’être aperçu. 

 ***

 Il arrive une heure du jour où le visage même de son prochain devient insultant. L’idée de provoquer soi-même ce sentiment est un scandale. 





 ***

 Plus la tâche est vague et distante et plus elle s’accompagne de mots pratiques. Très souvent des anglicismes, et j’imagine avec un vilain délice la gueule du sbire l’ayant lancé pour la première fois, il y a forcément déjà un certain temps, de l’autre côté de l’atlantique, sans prévoir la résonance de sa monstrueuse expression. Malheur à celui qui, une fois sa journée achevée (finit-elle jamais ? la nuit elle perdure avec un rythme souverain, dans le langage) n’a eu ni à prononcer une de ces expressions, ni à en recevoir, le voilà piéger jusqu’au lendemain, sa présence s’avère rétroactivement louche. 

 ***

 Les plus belles lignes sur le sexe, les femmes, les plus profondes s’entend, ont été écrites par des demi-puceaux. Chose désespérantes pour tous les laborieux de la terre. 

 ***
Si j’essaye d’avoir en souvenir son visage aux premiers moments, il disparait sous ses habilles, ses cheveux, un bracelet, tout son apparat. Les rencontres éphémères débouchent sur des visages tronqués. La mémoire est capricieuse, elle recoupe avec le connu, machine impitoyable, d’autres visages se mêlent et se volent… Il faut des milliers d’heures pour bien garder un visage, se l’approprier, à défaut les photos nous sauvent, pitoyable cervelle humaine, et ne parlons même pas des corps. 
***

 Lorsque Baudelaire envoyait à sa mère un quatrain des Albatros, elle ouvrait son courrier et recevait le souffre et la grâce. Elle ne lui a pas pardonné. Lorsqu’elle dit des Fleurs du Mal qu’elles contiennent de grandes beautés mais des peintures horribles et choquantes, elle regarde avec effroi sa chatte, le lieux de passage de toutes ces choses biscornus et sublimes et lui étant à jamais étrangères et ça, ça ne passe pas.


***

 La société de consommation et ses contempteurs, pareille chose, s’échinent à nous retrancher la joie à l’idée de posséder. A la première, il semble que nous n’avons jamais assez, que la mode et les usages rendent caducs nos biens, quand aux deuxièmes, encore plus vilains, ils s’arrogent le droit de nous culpabiliser si nos âmes sont assez frêles pour trouver grâce à cette course effrénée. 

Épicure lui même avait un épicurisme frugal : un jardin, des raisins, du pain, deux ou trois amis. C’est surement l’équivalent, à l’heure actuelle, d’un F3, d’un mac, et d’une liste de 150 amis sur Facebook. 

Un de nos meilleurs écrivains de ce début de siècle faisait remarquer, avec justesse, qu’aux ascètes en herbe convient une époque d’opulence, comme la notre, car quel stoïcien pour se vanter de distancer son ventre en période de disette ? Même nos clochards sont obèses, ce n’est pas les insulter que de le dire. 

“Quelque chose qui est dit brièvement peut être le fruit et le résultat de quelque chose de longuement médité ; mais le lecteur qui est novice sur ce terrain, et qui n’y a pas autrement réfléchi, voit quelque chose d’embryonnaire dans tout ce qui est dit brièvement, non sans un blâme à l’adresse de l’auteur qui a osé lui présenter un mets qui n’était pas cuit à point." Nietzsche

Il y a des types qui ne peuvent pas s’entendre, juste s’entendre, il y a des types qui peuvent à peine s’entendre avec eux mêmes, des types à côté de qui on s’assoit toujours en dernier et pourtant ils n’ont pas l’air plus dangereux qu’un autre , non, ces types là ont simplement l’air de remuer quelque chose de grave et continu et personne ne veut savoir. 

Ces types là se retrouvent toujours à côté.

***

 A la misogynie préférer la xénophobie, à la xénophobie la haine de classe, à la haine de classe la misanthropie, à la misanthropie la haine de soi, arrivé à la haine de soi recommencer, intervertir, cumuler, se perdre. 

Et pourquoi pas, un jour, regarder cette monumentale dépense d’énergie en pure perte avec un œil attendri ? 

 ***

La coke : engrais à jouisseurs ratés. 

 ***

 Adorable et mignonne bouille, douce et pas chiante, fragile des gestes, comme un air de gâterie qui réclame l’envie d’éblouir ou trépaner dans l’immédiat. Disparaître. Se tancer de dire de jolies choses d’être minet au centuple, quel monde affreux…Il faudrait renoncer à l’idéal en chair le temps de se sauver. Plaqué derrière ses lunettes air bigleuse…On est content de l’entendre s’adresser à nous, simplement, la langue alors ne parait plus jamais pauvre c’est une voix rien qu’une voix et le sens et le plaisir s’y attèlent par eux mêmes. 

 ***

Montherlant était un trop grand moraliste pour être un bon romancier. On peut même le deviner à son visage. 

***

 Inapte, en voilà un mot, une fissure un gouffre où nous avons végéter, nous, nous toutes les voix, s’envoyant tour à tour le vilain mot, l’esquivant en circonvolutions diverses, projets, et le mot honni nous soudait encore. Et plus le mot était dissimulé et plus sa présence devenait vivante, impitoyable…Le seul nous possible devenait le mot lui même. D’autres lui préféraient dégénérés, ringards, souffreteux, incapable, fainéant, égoïstes, lâches. D’autres encore hypomaniaque, maniaque, dépressif, bipolaire, couillons. Des mots faibles des mots pour blesser. Ils n’atteignaient pas l’incroyable puissance le désœuvrement complet qui peut sommeiller dans inapte.

J’ai connu une certaine jeunesse taciturne et errante, violente à ses heures, pleine de prétention stérile, et que le temps a moqué goulûment. 

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Il  y a deux types d’hommes : ceux qui ont vu, enfant, passer les huissiers ; puis les autres, jouissant d’un crédit sans fin. Aux premier l’argent restera toujours une fin en soi. 

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 Alcool : omega du week end du pauvre, du travailleur. 

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Ironie du langage : il n’y a plus que les misogynes pour pouvoir aimer les femmes, pour ne pas y voir de simples hommes dénués de pénis.

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Elle jouait avec ses bras, dessinant des cercles qu’on jurerait exacts. Elle avait précédemment engagé un bras de fer aux yeux de tous - pour rire - son adversaire se sentait incapable d’exercer la moindre pression la plus petite trace sur sa main…et pour ne pas perdre la mise il feintait de s’intéresser aux clients du café en balbutiant des remarques et le petit jeux s’éternisait et leurs mains en contact valaient bien d’accorder une légère résistance… 

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Changer de pseudo, n’avoir aucun style, ne vous garanti pas de passer sous le radar : vos obsessions grandissent et s’affinent. 

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Des gens qui se rendent service la haine en bouche. Des gens qui ne savent pas dire non. 

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Majijuana : anxiolytique un tantinet plus performant. 

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Gamin, on rêve d’avoir de gros bras et de cogner son père. Puis on a de gros bras, puis il perd ses cheveux, puis l’envie passe. 

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 Pourquoi si peu de femme clocharde ? Qui répondrait sérieusement et en public serait jugé ignoble, ou délirant. 

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Gamine sa mère la cognait car la mère de sa mère l’avait cognée également et elle racontait ça en ces termes. Elle n’en faisait pas de phrase. Elle ne faisait pas de phrase tout court. Si la conversation se voulait profonde elle rentrait en elle même lui laissant la gaudriole des mots savants expressions ampoulées derrière lesquels on se gonfle derrières lesquels les âmes secs,  frileuses et faciles, se donnent en spectacles et tartufferies éhontées…Elle avait pris des roustes pour des jupes et pour un rouge à lèvre planqué sous une pile de jeans et pour un portable sonnant en pleine nuit et d’avantage pour des retours de l’école après horaire usuel et la plus belle raclée assortie d’une nuit dans le hall pour avoir été aperçu main dans la main avec un blanc fils du proviseur, même qu’ils buvaient des bières en pleine rue.

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Se forcer à quitter le bureau un peu plus tard : après les fainéants qui se lèvent tôt, les fainéants qui quittent tard.

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 Mal s’accommoder au mensonge : signe de fatigue. 

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 - On pourrait dire que vous prenez tout au tragique et rien au sérieux, soit le contraire de la société ? - Oui, exactement. 

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 MDMA : relâchement complet, quart d’heure sucré pour hippie. 

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 Savoir sa tâche, présumée complexe et gratifiante, parfaitement réalisable par un automate, un logiciel, c’est s’octroyer une supériorité passagère accouplé d’un mépris, un mépris inondant, à peine supportable, et il faut alors se raccrocher à la comédie, prendre les airs d’un rouage indispensable. 

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 Vouloir des enfants. « Des ». Vouloir n’importe qui. Non, pas des inconnus, puisqu’ils nous ressembleront : des bouts de soi, des mini-moi. Vouloir se perpétrer à la face d’un inconnu nous ressemblant. 

 Qui est assez libre pour voir tout le grotesque d’une chose aussi sacrée, primordiale ? 

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 Elle vient une fois par semaine, arroser les plantes. C’est de loin la personne la plus fragile, c’est naturellement celle à qui l’on aimerait le plus adresser la parole, entendre, c’est de là la personne avec qui il serait le plus déraisonnable d’être aperçu. 

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 Il arrive une heure du jour où le visage même de son prochain devient insultant. L’idée de provoquer soi-même ce sentiment est un scandale. 

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 Plus la tâche est vague et distante et plus elle s’accompagne de mots pratiques. Très souvent des anglicismes, et j’imagine avec un vilain délice la gueule du sbire l’ayant lancé pour la première fois, il y a forcément déjà un certain temps, de l’autre côté de l’atlantique, sans prévoir la résonance de sa monstrueuse expression. Malheur à celui qui, une fois sa journée achevée (finit-elle jamais ? la nuit elle perdure avec un rythme souverain, dans le langage) n’a eu ni à prononcer une de ces expressions, ni à en recevoir, le voilà piéger jusqu’au lendemain, sa présence s’avère rétroactivement louche. 

 ***

 Les plus belles lignes sur le sexe, les femmes, les plus profondes s’entend, ont été écrites par des demi-puceaux. Chose désespérantes pour tous les laborieux de la terre. 

 ***

Si j’essaye d’avoir en souvenir son visage aux premiers moments, il disparait sous ses habilles, ses cheveux, un bracelet, tout son apparat. Les rencontres éphémères débouchent sur des visages tronqués. La mémoire est capricieuse, elle recoupe avec le connu, machine impitoyable, d’autres visages se mêlent et se volent… Il faut des milliers d’heures pour bien garder un visage, se l’approprier, à défaut les photos nous sauvent, pitoyable cervelle humaine, et ne parlons même pas des corps. 

***

 Lorsque Baudelaire envoyait à sa mère un quatrain des Albatros, elle ouvrait son courrier et recevait le souffre et la grâce. Elle ne lui a pas pardonné. Lorsqu’elle dit des Fleurs du Mal qu’elles contiennent de grandes beautés mais des peintures horribles et choquantes, elle regarde avec effroi sa chatte, le lieux de passage de toutes ces choses biscornus et sublimes et lui étant à jamais étrangères et ça, ça ne passe pas.

***

 La société de consommation et ses contempteurs, pareille chose, s’échinent à nous retrancher la joie à l’idée de posséder. A la première, il semble que nous n’avons jamais assez, que la mode et les usages rendent caducs nos biens, quand aux deuxièmes, encore plus vilains, ils s’arrogent le droit de nous culpabiliser si nos âmes sont assez frêles pour trouver grâce à cette course effrénée. 

Épicure lui même avait un épicurisme frugal : un jardin, des raisins, du pain, deux ou trois amis. C’est surement l’équivalent, à l’heure actuelle, d’un F3, d’un mac, et d’une liste de 150 amis sur Facebook. 

Un de nos meilleurs écrivains de ce début de siècle faisait remarquer, avec justesse, qu’aux ascètes en herbe convient une époque d’opulence, comme la notre, car quel stoïcien pour se vanter de distancer son ventre en période de disette ? Même nos clochards sont obèses, ce n’est pas les insulter que de le dire. 

12:20am  |   URL: http://tmblr.co/ZzmFPw1JSBS_B
Filed under: Mes textes 
June 7, 2014
« À mon sens, lorsque mes parents m’engendrèrent, l’un ou l’autre aurait dû prendre garde à ce qu’il faisait : et pourquoi pas tous deux puisque c’était leur commun devoir ? S’ils avaient à cet instant pesé le pour et le contre, s’ils s’étaient avisés que de leurs humeurs et dispositions dominantes allaient dépendre non seulement la création d’un être raisonnable mais peut-être l’heureuse formation de son corps, sa température, son génie, le moule de son esprit et (si douteux que cela leur parût), jusqu’à la fortune de leur maison — s’ils avaient mûrement examiné tout cela, je suis persuadé que j’aurais fait dans le monde une tout autre figure et serais apparu au lecteur sous des traits sans doute fort différents de ceux qu’il va voir. Croyez-moi, bonnes gens, la chose n’est pas une bagatelle comme beaucoup d’entre vous le pensent. Vous n’êtes certes pas sans avoir entendu parler des esprits, vitaux, de leur transmission de père en fils, etc., et de bien d’autres merveilles. Eh bien, je vous donne ma parole que le bon sens ou la folie d’un homme, ses succès ou ses mésaventures dans le monde dépendent pour les neuf dixièmes des mouvements de ces esprits, de leurs activités et des voies où on les engage ; une fois lâchés, bien ou mal l’affaire est conclue ; les voilà partis pêle-mêle à tous les diables ; foulant et refoulant le même chemin, ils le rendent aussi uni et lisse qu’une allée de jardin ; quand ils y sont une fois accoutumés le Démon lui-même ne saurait les en divertir.
 — Pardon mon ami, dit ma mère, n’avez-vous pas oublié de remonter la pendule ? — Grand Dieu ! s’exclama mon père, non sans un effort pour étouffer sa voix, depuis la création du monde, une femme a-t-elle jamais interrompu un homme par une question aussi sotte ? — Pardon, que disait votre père ? — Rien. »
Laurence Sterne, Vie et opinions de Tristam Shandy, gentilhomme. 
____________________________
« L’écrivain le plus libre. — Comment, dans un livre pour les esprits libres, ne nommerais-je pas Laurent Sterne, lui que Gœthe a vénéré comme l’esprit le plus libre de son siècle ! Qu’il s’arrange ici de l’honneur d’être appelé l’écrivain le plus libre de tous les temps. Comparés à lui, tous les autres apparaissent guindés, sans finesse, intolérants et d’allure vraiment paysanne. Il ne faudrait pas louer chez lui la forme claire, limitée, mais la « mélodie infinie », si, par là, on pouvait donner un nom à un style dans l’art, où la forme déterminée est sans cesse brisée, déplacée, replacée dans l’indéterminé, en sorte qu’elle signifie en même temps telle chose et telle autre chose. Sterne est le grand maître de l’équivoque, — le mot pris, bien entendu, dans un sens beaucoup plus large que l’on a coutume de faire, lorsque l’on songe à des rapports sexuels. Le lecteur est perdu, lorsqu’il veut connaître exactement l’opinion de Sterne sur un sujet, et savoir si l’auteur prend un air souriant ou attristé : car il s’entend à donner les deux expressions à un même pli de son visage ; il s’entend de même, c’est là son but, à avoir à la fois tort et raison, à entremêler la profondeur et la bouffonnerie. Ses digressions sont à la fois des continuations du récit et des développements du sujet ; ses sentences contiennent en même temps une ironie de tout ce qui est sentencieux, son aversion contre tout ce qui est sérieux est liée au désir de pouvoir tout considérer platement et par l’extérieur. C’est ainsi qu’il produit chez le lecteur véritable un sentiment d’incertitude : on ne sait plus si l’on marche, si l’on est debout ou couché ; cela se traduit par l’impression vague de planer. Lui, l’auteur le plus souple, transmet aussi au lecteur quelque chose de cette souplesse. Sterne va même jusqu’à changer les rôles, sans y prendre garde, il est parfois lecteur tout aussi bien qu’auteur, son livre ressemble à un spectacle dans le spectacle, à un public de théâtre devant un autre public de théâtre. Il faut se rendre à discrétion à la fantaisie de Sterne — et l’on peut d’ailleurs s’attendre à ce qu’elle soit bienveillante, toujours bienveillante. — Il est singulier, en même temps qu’instructif, de voir comment un grand écrivain tel que Diderot s’est comporté en face de l’équivoque universelle de Sterne : il fut équivoque lui aussi — et cela précisément est de véritable humour supérieur, à la Sterne. A-t-il imité celui-ci dans son Jacques le fataliste, imité, admiré, bafoué, parodié ? — On n’arrive pas à le savoir exactement, et peut-être est-ce là précisément ce qu’a voulu l’auteur. Ce doute rend les Français injustes à l’égard de cette œuvre de l’un des maîtres de leur littérature (qui peut se montrer à côté de tous ceux d’autrefois et d’aujourd’hui). 
Mais les Français sont trop sérieux pour l’humour — surtout pour cette façon humoristique de prendre l’humour. — Est-il besoin d’ajouter que, parmi tous les grands écrivains, Sterne est le plus mauvais modèle, l’auteur qui peut le moins servir de modèle, et que Diderot lui-même a dû pâlir de sa témérité ? Ce que veulent les bons auteurs français, en tant que prosateurs, et ce que voulurent, avant eux, quelques Grecs et quelques Romains (et ils y sont arrivés), c’est exactement le contraire de ce que veut Sterne. Et celui-ci s’élève, comme une exception magistralement exécutée, au-dessus de ce qu’exigent d’eux-mêmes les écrivains artistes de tous les temps : la discipline, la limitation du cadre, le caractère, la persistance dans les intentions, la possibilité de dominer le sujet, la simplicité, l’attitude dans le développement, l’allure. — Malheureusement, l’homme Sterne semble avoir été trop parent de l’écrivain Sterne : son âme d’écureuil bondissait de branche en branche, avec une vivacité effrénée ; il n’ignorait rien de ce qui existait entre le sublime et la canaille ; il s’était perché partout, faisant toujours des yeux effrontés et voilés de larmes et prenant sans cesse son air sensible. Si la langue ne s’effrayait d’une pareille association, on pourrait affirmer qu’il possédait un bon cœur dur, et, dans sa façon de jouir, une imagination baroque et même corrompue, — c’était presque la grâce timide de l’innocence. Un tel sens de l’équivoque, entré dans l’âme et dans le sang, une telle liberté d’esprit remplissant toutes les fibres et tous les muscles du corps, personne peut-être ne possédait ces qualités comme lui. »
Nietzsche, Opinions et sentences mêlées, Humain trop humain. 

« À mon sens, lorsque mes parents m’engendrèrent, l’un ou l’autre aurait dû prendre garde à ce qu’il faisait : et pourquoi pas tous deux puisque c’était leur commun devoir ? S’ils avaient à cet instant pesé le pour et le contre, s’ils s’étaient avisés que de leurs humeurs et dispositions dominantes allaient dépendre non seulement la création d’un être raisonnable mais peut-être l’heureuse formation de son corps, sa température, son génie, le moule de son esprit et (si douteux que cela leur parût), jusqu’à la fortune de leur maison — s’ils avaient mûrement examiné tout cela, je suis persuadé que j’aurais fait dans le monde une tout autre figure et serais apparu au lecteur sous des traits sans doute fort différents de ceux qu’il va voir. Croyez-moi, bonnes gens, la chose n’est pas une bagatelle comme beaucoup d’entre vous le pensent. Vous n’êtes certes pas sans avoir entendu parler des esprits, vitaux, de leur transmission de père en fils, etc., et de bien d’autres merveilles. Eh bien, je vous donne ma parole que le bon sens ou la folie d’un homme, ses succès ou ses mésaventures dans le monde dépendent pour les neuf dixièmes des mouvements de ces esprits, de leurs activités et des voies où on les engage ; une fois lâchés, bien ou mal l’affaire est conclue ; les voilà partis pêle-mêle à tous les diables ; foulant et refoulant le même chemin, ils le rendent aussi uni et lisse qu’une allée de jardin ; quand ils y sont une fois accoutumés le Démon lui-même ne saurait les en divertir.

— Pardon mon ami, dit ma mère, n’avez-vous pas oublié de remonter la pendule ?
— Grand Dieu ! s’exclama mon père, non sans un effort pour étouffer sa voix,
depuis la création du monde, une femme a-t-elle jamais interrompu un homme par une question aussi sotte ?
— Pardon, que disait votre père ?
— Rien. »

Laurence Sterne, Vie et opinions de Tristam Shandy, gentilhomme

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« L’écrivain le plus libre. — Comment, dans un livre pour les esprits libres, ne nommerais-je pas Laurent Sterne, lui que Gœthe a vénéré comme l’esprit le plus libre de son siècle ! Qu’il s’arrange ici de l’honneur d’être appelé l’écrivain le plus libre de tous les temps. Comparés à lui, tous les autres apparaissent guindés, sans finesse, intolérants et d’allure vraiment paysanne. Il ne faudrait pas louer chez lui la forme claire, limitée, mais la « mélodie infinie », si, par là, on pouvait donner un nom à un style dans l’art, où la forme déterminée est sans cesse brisée, déplacée, replacée dans l’indéterminé, en sorte qu’elle signifie en même temps telle chose et telle autre chose. Sterne est le grand maître de l’équivoque, — le mot pris, bien entendu, dans un sens beaucoup plus large que l’on a coutume de faire, lorsque l’on songe à des rapports sexuels. Le lecteur est perdu, lorsqu’il veut connaître exactement l’opinion de Sterne sur un sujet, et savoir si l’auteur prend un air souriant ou attristé : car il s’entend à donner les deux expressions à un même pli de son visage ; il s’entend de même, c’est là son but, à avoir à la fois tort et raison, à entremêler la profondeur et la bouffonnerie. Ses digressions sont à la fois des continuations du récit et des développements du sujet ; ses sentences contiennent en même temps une ironie de tout ce qui est sentencieux, son aversion contre tout ce qui est sérieux est liée au désir de pouvoir tout considérer platement et par l’extérieur. C’est ainsi qu’il produit chez le lecteur véritable un sentiment d’incertitude : on ne sait plus si l’on marche, si l’on est debout ou couché ; cela se traduit par l’impression vague de planer. Lui, l’auteur le plus souple, transmet aussi au lecteur quelque chose de cette souplesse. Sterne va même jusqu’à changer les rôles, sans y prendre garde, il est parfois lecteur tout aussi bien qu’auteur, son livre ressemble à un spectacle dans le spectacle, à un public de théâtre devant un autre public de théâtre. Il faut se rendre à discrétion à la fantaisie de Sterne — et l’on peut d’ailleurs s’attendre à ce qu’elle soit bienveillante, toujours bienveillante. — Il est singulier, en même temps qu’instructif, de voir comment un grand écrivain tel que Diderot s’est comporté en face de l’équivoque universelle de Sterne : il fut équivoque lui aussi — et cela précisément est de véritable humour supérieur, à la Sterne. A-t-il imité celui-ci dans son Jacques le fataliste, imité, admiré, bafoué, parodié ? — On n’arrive pas à le savoir exactement, et peut-être est-ce là précisément ce qu’a voulu l’auteur. Ce doute rend les Français injustes à l’égard de cette œuvre de l’un des maîtres de leur littérature (qui peut se montrer à côté de tous ceux d’autrefois et d’aujourd’hui).

Mais les Français sont trop sérieux pour l’humour — surtout pour cette façon humoristique de prendre l’humour. — Est-il besoin d’ajouter que, parmi tous les grands écrivains, Sterne est le plus mauvais modèle, l’auteur qui peut le moins servir de modèle, et que Diderot lui-même a dû pâlir de sa témérité ? Ce que veulent les bons auteurs français, en tant que prosateurs, et ce que voulurent, avant eux, quelques Grecs et quelques Romains (et ils y sont arrivés), c’est exactement le contraire de ce que veut Sterne. Et celui-ci s’élève, comme une exception magistralement exécutée, au-dessus de ce qu’exigent d’eux-mêmes les écrivains artistes de tous les temps : la discipline, la limitation du cadre, le caractère, la persistance dans les intentions, la possibilité de dominer le sujet, la simplicité, l’attitude dans le développement, l’allure. — Malheureusement, l’homme Sterne semble avoir été trop parent de l’écrivain Sterne : son âme d’écureuil bondissait de branche en branche, avec une vivacité effrénée ; il n’ignorait rien de ce qui existait entre le sublime et la canaille ; il s’était perché partout, faisant toujours des yeux effrontés et voilés de larmes et prenant sans cesse son air sensible. Si la langue ne s’effrayait d’une pareille association, on pourrait affirmer qu’il possédait un bon cœur dur, et, dans sa façon de jouir, une imagination baroque et même corrompue, — c’était presque la grâce timide de l’innocence. Un tel sens de l’équivoque, entré dans l’âme et dans le sang, une telle liberté d’esprit remplissant toutes les fibres et tous les muscles du corps, personne peut-être ne possédait ces qualités comme lui. »

Nietzsche, Opinions et sentences mêlées, Humain trop humain. 

May 13, 2014

« Et à notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que l’un à l’autre. Il écrivit une satire latine excellente, qui est publiée, par laquelle il excuse et explique la précipitation de notre intelligence, si promptement parvenue à sa perfection. Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé, car nous étions tous deux hommes faits, et lui plus de quelques années, elle n’avait point à perdre temps et à se régler au patronelles amitiés molles et régulières, auxquelles il faut tant de précautions de longue et préalable conversation. Celle-ci n’a point d’autre idée que d’elle-même, et ne se peut rapporter qu’à soi. Ce n’est pas une spéciale considération, ni deux, ni trois, ni quatre, ni mille : c’est je ne sais quelle quintessence de tout ce mélange, qui ayant saisi toute ma volonté, l’amena se plonger et se perdre dans la sienne ; qui, ayant saisi toute sa volonté, l’amena se plonger et se perdre en la mienne, d’une faim, d’une concurrence pareille. Je dis perdre, à la vérité, ne nous réservant rien qui nous fût propre, ni qui fût ou sien, ou mien. »

Montaigne, Essais, Livre I

May 11, 2014
« J’ai fermé les yeux et essayé de les ouvrir quand j’ai entendu Kimball soupirer.
« Nous – enfin, moi seulement à ce stade – je suis revenu en arrière avec une autre affaire non élucidée impliquant une certaine Victoria Bell, une femme âgée qui habitait Outer Circle Drive. » Kimball s’est interrompu. « Elle a été décapitée. »
Je connaissais le nom. Un éclair m’a traversé quand j’ai compris où Kimball voulait en venir avec ça.
« Il y a une Victoria Bell dans American Psycho… — Attendez un peu, attendez un peu… — … mais celle-là a été découverte au bord de la Route 50 juste à la sortie de Coleman, il y a un an environ. Elle avait été entièrement déshabillée et placée dans un bain de chaux.
— Dans un bain chaud ?me suis-je exclamé,avec un mouvement de recul.
— Non, de chaux. Le dissolvant, Mr. Ellis. »
J’ai de nouveau fermé les yeux. Je ne voulais pas retourner vers ce livre. C’était un livre sur mon père (sa rage, son obsession du statut social, sa solitude) que j’avais transformé en sérial killer imaginaire et je n’allais pas me soumettre encore une fois à cette épreuve – celle de retourner vers Robert Ellis ou Patrick Bateman. J’avais dépassé le carnage ordinaire qui était si présent dans les livres que j’avais conçus entre l’âge de vingt et trente ans, j’étais au-delà des têtes coupées et de la soupe de sang et du vagin de la femme pénétré par sa propre côte. Explorer ce genre de violence avait été « intéressant » et « excitant » et tout était « métaphorique » de toute façon – du moins pour moi à ce moment de ma vie, quand j’étais jeune et furieux et que je n’avais pas pris conscience de ma propre mortalité, à une époque où la douleur physique et la souffrance réelle n’avaient pas le moindre sens pour moi. J’étais dans la « transgression » et le livre était surtout consacré au « style » et il n’y avait aucun sens à présent à revivre les crimes de Patrick Bateman et l’horreur qu’ils avaient inspirée. Assis dans mon bureau en face de Kimball, je me suis rendu compte que j’avais imaginé plusieurs fois ce moment précis. C’était le moment contre lequel les détracteurs du livre m’avaient mis en garde : si quelque chose arrivait à quelqu’un en raison de la publication de ce roman, il faudrait en blâmer Bret Easton Ellis. Gloria Steinem l’avait répété à n’en plus finir devant Larry King pendant l’hiver 1991 et c’était pour ça que la National Organization for Women avait boycotté le livre (dans un monde d’une cruelle ironie, Miss Steinem a fini par épouser David Bale, le père de l’acteur qui jouait Patrick Bateman dans le film). J’avais trouvé l’idée risible – il n’y avait personne dans le monde réel qui fût aussi dérangé et vicieux que ce personnage de fiction. De plus, Patrick Bateman était un narrateur notoirement indigne de confiance et si vous aviez réellement lu le livre, vous en veniez à douter que ces crimes aient été commis. Il y avait des indices insistants qu’ils n’existaient que dans l’esprit de Bateman. Les meurtres et la torture étaient en fait des fantasmes nourris par sa rage et sa fureur contre la façon dont la vie était organisée en Amérique et la façon dont il avait été – en dépit de sa fortune – piégé par ça. Les fantasmes étaient une échappatoire. C’était la thèse du livre. Ça parlait de société, des modes et des mœurs, et non de découpage de femmes. 
Comment quiconque avait lu le livre ne pouvait voir ça? Pourtant, en raison de l’intensité des cris outragés concernant le roman, la crainte que ce ne fût pas après tout une idée aussi risible ne s’était jamais éloignée ; rôdait toujours l’inquiétude de ce qui pourrait se passer si le livre tombait entre de mauvaises mains. Qui pouvait savoir alors ce qu’il inspirerait ? Et après les assassinats de Toronto, ça ne rôdait plus – c’était réel, ça existait, et ça m’a torturé. Mais c’était terminé depuis dix ans et une décennie s’était écoulée sans que rien de vaguement similaire ne se produisît. Le livre m’avait rendu riche et célèbre, mais je ne voulais plus jamais y toucher. À présent, il se ruait de nouveau vers moi et je me retrouvais à la place de Patrick Bateman : je me sentais dans la peau d’un narrateur indigne de confiance, même si je savais que je ne l’étais pas. Et j’ai même pensé : Bon, l’a-t-il fait ? » 
Ellis, Lunar Park 

« J’ai fermé les yeux et essayé de les ouvrir quand j’ai entendu Kimball soupirer.

« Nous – enfin, moi seulement à ce stade – je suis revenu en arrière avec une autre affaire non élucidée impliquant une certaine Victoria Bell, une femme âgée qui habitait Outer Circle Drive. » Kimball s’est interrompu. « Elle a été décapitée. »

Je connaissais le nom. Un éclair m’a traversé quand j’ai compris où Kimball voulait en venir avec ça.

« Il y a une Victoria Bell dans American Psycho… — Attendez un peu, attendez un peu… — … mais celle-là a été découverte au bord de la Route 50 juste à la sortie de Coleman, il y a un an environ. Elle avait été entièrement déshabillée et placée dans un bain de chaux.

— Dans un bain chaud ?me suis-je exclamé,avec un mouvement de recul.

— Non, de chaux. Le dissolvant, Mr. Ellis. »

J’ai de nouveau fermé les yeux. Je ne voulais pas retourner vers ce livre. C’était un livre sur mon père (sa rage, son obsession du statut social, sa solitude) que j’avais transformé en sérial killer imaginaire et je n’allais pas me soumettre encore une fois à cette épreuve – celle de retourner vers Robert Ellis ou Patrick Bateman. J’avais dépassé le carnage ordinaire qui était si présent dans les livres que j’avais conçus entre l’âge de vingt et trente ans, j’étais au-delà des têtes coupées et de la soupe de sang et du vagin de la femme pénétré par sa propre côte. Explorer ce genre de violence avait été « intéressant » et « excitant » et tout était « métaphorique » de toute façon – du moins pour moi à ce moment de ma vie, quand j’étais jeune et furieux et que je n’avais pas pris conscience de ma propre mortalité, à une époque où la douleur physique et la souffrance réelle n’avaient pas le moindre sens pour moi. J’étais dans la « transgression » et le livre était surtout consacré au « style » et il n’y avait aucun sens à présent à revivre les crimes de Patrick Bateman et l’horreur qu’ils avaient inspirée. Assis dans mon bureau en face de Kimball, je me suis rendu compte que j’avais imaginé plusieurs fois ce moment précis. C’était le moment contre lequel les détracteurs du livre m’avaient mis en garde : si quelque chose arrivait à quelqu’un en raison de la publication de ce roman, il faudrait en blâmer Bret Easton Ellis. Gloria Steinem l’avait répété à n’en plus finir devant Larry King pendant l’hiver 1991 et c’était pour ça que la National Organization for Women avait boycotté le livre (dans un monde d’une cruelle ironie, Miss Steinem a fini par épouser David Bale, le père de l’acteur qui jouait Patrick Bateman dans le film). J’avais trouvé l’idée risible – il n’y avait personne dans le monde réel qui fût aussi dérangé et vicieux que ce personnage de fiction. De plus, Patrick Bateman était un narrateur notoirement indigne de confiance et si vous aviez réellement lu le livre, vous en veniez à douter que ces crimes aient été commis. Il y avait des indices insistants qu’ils n’existaient que dans l’esprit de Bateman. Les meurtres et la torture étaient en fait des fantasmes nourris par sa rage et sa fureur contre la façon dont la vie était organisée en Amérique et la façon dont il avait été – en dépit de sa fortune – piégé par ça. Les fantasmes étaient une échappatoire. C’était la thèse du livre. Ça parlait de société, des modes et des mœurs, et non de découpage de femmes. 

Comment quiconque avait lu le livre ne pouvait voir ça? Pourtant, en raison de l’intensité des cris outragés concernant le roman, la crainte que ce ne fût pas après tout une idée aussi risible ne s’était jamais éloignée ; rôdait toujours l’inquiétude de ce qui pourrait se passer si le livre tombait entre de mauvaises mains. Qui pouvait savoir alors ce qu’il inspirerait ? Et après les assassinats de Toronto, ça ne rôdait plus – c’était réel, ça existait, et ça m’a torturé. Mais c’était terminé depuis dix ans et une décennie s’était écoulée sans que rien de vaguement similaire ne se produisît. Le livre m’avait rendu riche et célèbre, mais je ne voulais plus jamais y toucher. À présent, il se ruait de nouveau vers moi et je me retrouvais à la place de Patrick Bateman : je me sentais dans la peau d’un narrateur indigne de confiance, même si je savais que je ne l’étais pas. Et j’ai même pensé : Bon, l’a-t-il fait ? » 

Ellis, Lunar Park 

May 8, 2014
« Le nationalisme, c’est l’amour qui m’unit aux imbéciles de mon pays, aux agresseurs de mes usages et aux profanateurs de ma langue. » Karl Krauss, Aphorismes - Dires et contre-dires

« Le nationalisme, c’est l’amour qui m’unit aux imbéciles de mon pays, aux agresseurs de mes usages et aux profanateurs de ma langue. » Karl Krauss, Aphorismes - Dires et contre-dires

May 6, 2014
Un lundi d’octobre 1993 je suis sorti sans mes clefs. Avachis sur le palier ma voisine m’a offert le git, le couvert, ses cuisses et 6 mois plus tard sa main. 
Nous exercions la même profession : professeur des collèges. Une profession sur laquelle chacun se croit averti sous prétexte que durant quelques milliers d’heures, il l’a vu en action… Quelle blague ! Que tous ces geignards passent de l’autre côté, juste une fois, sur l’estrade, là où l’hésitation, l’erreur, la chute, oh mon Dieu le léger trébuchement, bafouillage, même infime, n’échappe à aucune tête, se dilue et jaillit dans des rires brusques, des rires de singes. Tous les gosses sont des singes. Des nerfs en congestion 8 heures par jour et c’est à nous, les gardiens, de maintenir à température supportable le sébum et les poils naissants et les odeurs suaves. Nous sommes en charge des corps. Nos ancêtres furent des prêtres, ce n’est pas un hasard. 
Instruction ? Education ? Répétez moi ça… EDUCATION ? Lolilol comme ils disent… - qui ça ? Les singes. Je ne dis pas que je ne les aime pas, je ne dis pas qu’ils n’apprennent rien en ma compagnie, cela peut arriver, par mégarde ; je dis qu’il s’agit surtout de leur faire tolérer notre présence, au risque de froisser la profession lyrique après un conseil de classe. 
Chaque matin, pendant 2 heures, j’ai tenté d’expliquer à 30 benêts que Houellebecq est un décadent, que la grande littérature s’arrête à Hugo, et bien ils se fichent de l’un comme de l’autre, se penchent à leurs portables et ne lèvent la tête que pour passer la temps.  Je captais un regard, un perdu du premier rang, sueur, spasme, je ne tenais pas, fallait sortir, une gorgée, un lexo, une clope, un coup de fil… et je revenais sur l’estrade en duc imperturbable.  
Le premier lundi de l’année 2009, Karim eut la bonne idée de qualifier Musset de pédale bourgeoise, durant une de mes lectures, et j’ai pleuré, fugacement, bien que je pleure durant toutes mes lectures de Musset, par respect pour ses effets bouffis… En revanche je l’ai insulté de sale bougnoule, faiblesse de la chair, ce qui me valut une révocation et je dois me contenter aujourd’hui de faire souligner le COD à de grands gaillards, dans une maison de quartier.
Je ne me plains pas, ni ne trouve ma tâche moins noble. Elle est la même. Nous faisons moins semblant, eux comme moi, voilà tout. 
Ma sainte colère trouve son expression heureuse dans des quatrains acérés : Oh jeunesse sans père/ingurgitant moules pop-corn/tu vies loin de ta terre/t’endormant sur Youporn !…Ma femme me pousse à contacter un éditeur. J’hésite. Je les sais aussi parasités que le reste du corps social, si ce n’est d’avantage ; je risquerai au mieux un procès, un lynchage, une rééducation en plein starbucks, un régime sec à Twitter, Tinder, Snapchat, WhatsApp, ces gouffres de la langue qu’ils manient d’un doigt savant, et pourquoi pas une séance ciné compilant leurs Vines. Ils contemplent le monde à travers eux, cette chance. Une heure là-dessus et vous êtes perdus, rendus à votre corps défendant à des réflexes et des envies de hashtag enfin mot dièse, enfin mot-clic ou mot clé, on ne sait plus bien depuis qu’ils ont investi les dictionnaires. 
La perspective de vieillir et de les voir tôt ou tard, il le faudra bien, poussés à être adultes, et responsables, et débordés, est, disons-le, une consolation venimeuse bonne à me garder frais, l’oeil vif jusqu’à leur première hypothèque.  
Philippe, un confrère chargé de les faire suer, pour le coup une vraie matière, utile, m’expliqua un jour le seul crime du dernier siècle, celui d’avoir monté de toute pièce cet âge sans âge qu’est l’adolescence, ou plutôt cet état. Le crime du nôtre, lui avoir offert un terrain de jeu sans clôture. A leur contact  il m’a été donné le pouvoir de déceler, au fond de chaque homme, y compris à rides, le capricieux inconséquent, le révolté douillet, la pleureuse sachante, la feignasse suprême, le nigaud, tracassé, incertain, entêté, l’orgueilleux en déprime, le jouisseur malhabile, le branleur au réveil matinal. Nul accoutrement ou posture pour me tromper. Les cannes, les cravates, progénitures, cernes, les boutons de manchettes, tout autant de subterfuges…au fond grogne un gamin de ma classe enfermé dans ces apparats, et dans le plaisir il exulte et se découvre.
La jeunesse est un vice - qui donc maintenant pour le leur enseigner ? 
Quiconque fera tomber leurs masques, les chatouillera, sera à jamais considéré, chose prévisible, comme un caillou dans une pompe. J’ai appris, j’apprends, à voir dans une mauvaise caricature de ma gouaille ou un tag sur ma mère défunte la plate vengeance d’une humanité qui se sait épiée et triomphante. 

Un lundi d’octobre 1993 je suis sorti sans mes clefs. Avachis sur le palier ma voisine m’a offert le git, le couvert, ses cuisses et 6 mois plus tard sa main. 

Nous exercions la même profession : professeur des collèges. Une profession sur laquelle chacun se croit averti sous prétexte que durant quelques milliers d’heures, il l’a vu en action… Quelle blague ! Que tous ces geignards passent de l’autre côté, juste une fois, sur l’estrade, là où l’hésitation, l’erreur, la chute, oh mon Dieu le léger trébuchement, bafouillage, même infime, n’échappe à aucune tête, se dilue et jaillit dans des rires brusques, des rires de singes. Tous les gosses sont des singes. Des nerfs en congestion 8 heures par jour et c’est à nous, les gardiens, de maintenir à température supportable le sébum et les poils naissants et les odeurs suaves. Nous sommes en charge des corps. Nos ancêtres furent des prêtres, ce n’est pas un hasard. 

Instruction ? Education ? Répétez moi ça… EDUCATION ? Lolilol comme ils disent… - qui ça ? Les singes. Je ne dis pas que je ne les aime pas, je ne dis pas qu’ils n’apprennent rien en ma compagnie, cela peut arriver, par mégarde ; je dis qu’il s’agit surtout de leur faire tolérer notre présence, au risque de froisser la profession lyrique après un conseil de classe. 

Chaque matin, pendant 2 heures, j’ai tenté d’expliquer à 30 benêts que Houellebecq est un décadent, que la grande littérature s’arrête à Hugo, et bien ils se fichent de l’un comme de l’autre, se penchent à leurs portables et ne lèvent la tête que pour passer la temps.  Je captais un regard, un perdu du premier rang, sueur, spasme, je ne tenais pas, fallait sortir, une gorgée, un lexo, une clope, un coup de fil… et je revenais sur l’estrade en duc imperturbable.  

Le premier lundi de l’année 2009, Karim eut la bonne idée de qualifier Musset de pédale bourgeoise, durant une de mes lectures, et j’ai pleuré, fugacement, bien que je pleure durant toutes mes lectures de Musset, par respect pour ses effets bouffis… En revanche je l’ai insulté de sale bougnoule, faiblesse de la chair, ce qui me valut une révocation et je dois me contenter aujourd’hui de faire souligner le COD à de grands gaillards, dans une maison de quartier.

Je ne me plains pas, ni ne trouve ma tâche moins noble. Elle est la même. Nous faisons moins semblant, eux comme moi, voilà tout. 

Ma sainte colère trouve son expression heureuse dans des quatrains acérés : Oh jeunesse sans père/ingurgitant moules pop-corn/tu vies loin de ta terre/t’endormant sur Youporn !…Ma femme me pousse à contacter un éditeur. J’hésite. Je les sais aussi parasités que le reste du corps social, si ce n’est d’avantage ; je risquerai au mieux un procès, un lynchage, une rééducation en plein starbucks, un régime sec à Twitter, Tinder, Snapchat, WhatsApp, ces gouffres de la langue qu’ils manient d’un doigt savant, et pourquoi pas une séance ciné compilant leurs Vines. Ils contemplent le monde à travers eux, cette chance. Une heure là-dessus et vous êtes perdus, rendus à votre corps défendant à des réflexes et des envies de hashtag enfin mot dièse, enfin mot-clic ou mot clé, on ne sait plus bien depuis qu’ils ont investi les dictionnaires. 

La perspective de vieillir et de les voir tôt ou tard, il le faudra bien, poussés à être adultes, et responsables, et débordés, est, disons-le, une consolation venimeuse bonne à me garder frais, l’oeil vif jusqu’à leur première hypothèque.  

Philippe, un confrère chargé de les faire suer, pour le coup une vraie matière, utile, m’expliqua un jour le seul crime du dernier siècle, celui d’avoir monté de toute pièce cet âge sans âge qu’est l’adolescence, ou plutôt cet état. Le crime du nôtre, lui avoir offert un terrain de jeu sans clôture. A leur contact  il m’a été donné le pouvoir de déceler, au fond de chaque homme, y compris à rides, le capricieux inconséquent, le révolté douillet, la pleureuse sachante, la feignasse suprême, le nigaud, tracassé, incertain, entêté, l’orgueilleux en déprime, le jouisseur malhabile, le branleur au réveil matinal. Nul accoutrement ou posture pour me tromper. Les cannes, les cravates, progénitures, cernes, les boutons de manchettes, tout autant de subterfuges…au fond grogne un gamin de ma classe enfermé dans ces apparats, et dans le plaisir il exulte et se découvre.

La jeunesse est un vice - qui donc maintenant pour le leur enseigner ? 

Quiconque fera tomber leurs masques, les chatouillera, sera à jamais considéré, chose prévisible, comme un caillou dans une pompe. J’ai appris, j’apprends, à voir dans une mauvaise caricature de ma gouaille ou un tag sur ma mère défunte la plate vengeance d’une humanité qui se sait épiée et triomphante. 

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May 4, 2014
« Quant à l’amour, il m’est resté extérieur et comme j’ai le tête froide, je ne me suis entiché de personne. Je m’épris à demi, quand j’avais onze ans, d’un Argentin plus petit que moi et assez efféminé, qui m’accompagnait au collège et n’était certes plus innocent, je cherchais ses regards et j’ai même porté, si je me souviens bien, son cartable, chose assurément singulière de la part d’un égoïste en mon genre. Puis à l’age de douze ans, je me liai de quelque amitié avec certain petit Roumain, un enfant gâté qui portait des dentelles, ce qui faisait rire alentour, mais son antisémitisme me refroidit et quant il m’eut déclaré que mon nez ne lui plaisait pas, je m’éloignai de lui et cessai de la saluer. Quant j’eus treize ans, un garçon très catholique, qui était toujours avec les curés, un Français, me sauta au cou à brûle-pourpoint, me couvrant de baisers et de pleurs, ce qui m’étonna fort, car je ne comprenais pas encore les finesses. Lui-même avant m’avait avoué qu’il aimait contempler le trou de son cul dans un miroir, en mettant sa petite tête entre ses cuisses. Mes amitiés dès lors devinrent de plus en plus tièdes et cela fait trente ans que je ne vois personne de près, les femmes je n’y pense même pas. Il est certain que ma mère, sous couvert de sauver mon innocence, fit naître en moi l’effroi, et que veillant sur mes mains et souvent en pleine nuit, elle m’ôta bien des envies. La pauvre femme me farcissait la tête d’avertissements tragiques et de sornettes extravagantes quant au danger de se toucher ou d’approcher les filles. Telles sont les mères, qui font les hommes puis les perdent. On dit à ce propos que les fils aboutissent au néant, quant ils ne tournent pas le dos à leur mère, et que l’on pourrait ajouter que là où commandent les morts, les vivants n’osent rêver qu’ils vivent, et meurent d’envie de ce rêve. Mon opinion sur la question est que les fils se croient innocents s’ils ne sont pas hommes et se vengent bientôt des hommes, une fois devenus prêtres ou moraliste. C’est mon cas, sans l’ombre d’un doute, je suis moraliste et je me sens prêtre, j’aimerais me faire inquisiteur pour apaiser mes rages et atténuer mes tourments. »
Albert Caraco, Semainier de l’an 1969

« Quant à l’amour, il m’est resté extérieur et comme j’ai le tête froide, je ne me suis entiché de personne. Je m’épris à demi, quand j’avais onze ans, d’un Argentin plus petit que moi et assez efféminé, qui m’accompagnait au collège et n’était certes plus innocent, je cherchais ses regards et j’ai même porté, si je me souviens bien, son cartable, chose assurément singulière de la part d’un égoïste en mon genre. Puis à l’age de douze ans, je me liai de quelque amitié avec certain petit Roumain, un enfant gâté qui portait des dentelles, ce qui faisait rire alentour, mais son antisémitisme me refroidit et quant il m’eut déclaré que mon nez ne lui plaisait pas, je m’éloignai de lui et cessai de la saluer. Quant j’eus treize ans, un garçon très catholique, qui était toujours avec les curés, un Français, me sauta au cou à brûle-pourpoint, me couvrant de baisers et de pleurs, ce qui m’étonna fort, car je ne comprenais pas encore les finesses. Lui-même avant m’avait avoué qu’il aimait contempler le trou de son cul dans un miroir, en mettant sa petite tête entre ses cuisses. Mes amitiés dès lors devinrent de plus en plus tièdes et cela fait trente ans que je ne vois personne de près, les femmes je n’y pense même pas. Il est certain que ma mère, sous couvert de sauver mon innocence, fit naître en moi l’effroi, et que veillant sur mes mains et souvent en pleine nuit, elle m’ôta bien des envies. La pauvre femme me farcissait la tête d’avertissements tragiques et de sornettes extravagantes quant au danger de se toucher ou d’approcher les filles. Telles sont les mères, qui font les hommes puis les perdent. On dit à ce propos que les fils aboutissent au néant, quant ils ne tournent pas le dos à leur mère, et que l’on pourrait ajouter que là où commandent les morts, les vivants n’osent rêver qu’ils vivent, et meurent d’envie de ce rêve. Mon opinion sur la question est que les fils se croient innocents s’ils ne sont pas hommes et se vengent bientôt des hommes, une fois devenus prêtres ou moraliste. C’est mon cas, sans l’ombre d’un doute, je suis moraliste et je me sens prêtre, j’aimerais me faire inquisiteur pour apaiser mes rages et atténuer mes tourments. »

Albert Caraco, Semainier de l’an 1969

April 27, 2014

April 23, 2014
« Je suis d’une taille médiocre, libre et bien proportionnée. J’ai le teint brun, mais assez uni ; le front élevé, et d’une raisonnable grandeur ; les yeux noirs, petits et enfoncés ; et les sourcils noirs et épais, mais bien tournés. Je serois fort empêché de dire de quelle sorte j’ai le nez fait ; car il n’est ni camus, ni aquilin, ni gros, ni pointu, au moins à ce que je crois : tout ce que je sais, c’est qu’il est plutôt grand que petit, et qu’il descend un peu trop bas. J’ai la bouche grande, et les lèvres assez rouges d’ordinaire, et ni bien ni mal taillées. J’ai les dents blanches et passablement bien rangées. On m’a dit autrefois que j’avois un peu trop de menton : je viens de me regarder dans le miroir pour savoir ce qui en est ; et je ne sais pas trop bien qu’en juger. Pour le tour du visage, je l’ai ou carré ou ovale ; lequel des deux, il me seroit difficile de le dire. J’ai les cheveux noirs, naturellement frisés, et avec cela assez épais et assez longs pour pouvoir prétendre en belle tête.
J’ai quelque chose de chagrin et de fier dans la mine : cela fait croire à la plupart des gens que je suis méprisant, quoique je ne le sois point du tout. J’ai l’action fort aisée, et même un peu trop, et jusqu’à faire beaucoup de gestes en parlant. Voilà naïvement comme je pense que je suis fait au dehors ; et l’on trouvera, je crois, que ce que je pense de moi là-dessus n’est pas fort éloigné de ce qui en est. J’en userai avec la même fidélité dans ce qui me reste à faire de mon portrait ; car je me suis assez étudié pour me bien connoître, et je ne manquerai ni d’assurance pour dire librement ce que je puis avoir de bonnes qualités, ni de sincérité pour avouer franchement ce que j’ai de défauts.
Premièrement, pour parler de mon humeur, je suis mélancolique, et je le suis à un point que depuis trois ou quatre ans à peine m’a-t on vu rire trois ou quatre fois. J’aurois pourtant, ce me semble, une mélancolie assez supportable et assez douce, si je n’en avois point d’autre que celle qui me vient de mon tempérament ; mais il m’en vient tant d’ailleurs, et ce qui m’en vient me remplit de telle sorte l’imagination et m’occupe si fort l’esprit, que la plupart du temps, ou je rêve sans dire mot, ou je n’ai presque point d’attache à ce que je dis. Je suis fort resserré avec ceux que je ne connois pas, et je ne suis pas même extrêmement ouvert avec la plupart de ceux que je connois. C’est un défaut, je le sais bien, et je ne négligerai rien pour m’en corriger : mais comme un certain air sombre que j’ai dans le visage contribue à me faire paraître encore plus réservé que je ne le suis, et qu’il n’est pas en notre pouvoir de nous défaire d’un méchant air qui nous vient de la disposition naturelle des traits, je pense qu’après m’être corrigé au-dedans, il ne laissera pas de me demeurer toujours de mauvaises marques au dehors.
J’ai de l’esprit et je ne fais point difficulté de le dire car à quoi bon façonner là dessus tant biaiser et tant apporter d’adoucissement pour dire les avantages que l’on a c’est ce me semble cacher un peu de vanité sous une modestie apparente et se servir d’une manière bien adroite pour faire croire de soi beaucoup plus de bien que l’on n’en dit. Pour moi je suis content qu’on ne me croie ni plus beau que je me fais, ni de meilleur humeur que je me dépeins, ni plus spirituel et plus raisonnable que je le suis. J’ai donc de l’esprit encore une fois, mais un esprit que la mélancolie gâte ; car encore que je possède assez bien ma langue, que j’aie la mémoire heureuse, et que je ne pense pas les choses fort confusément, j’ai pourtant une si forte application à mon chagrin, que souvent j’exprime assez mal ce que je veux dire.
La conversation des honnêtes gens est un des plaisirs qui me touchent le plus. J aime qu’elle soit sérieuse, et que la morale en fasse la plus grande partie. Cependant je sais la goûter aussi lorsqu’elle est enjouée, et si je ne dis pas beaucoup de petites choses pour rire, ce n’est pas du moins que je ne connoisse pas ce que valent les bagatelles bien dites, et que je ne trouve fort divertissante cette manière de badiner, où il y a certains esprits prompts et aisés qui réussissent si bien. J’écris bien en prose, je fais bien en vers, et si j’étois sensible à la gloire qui vient de ce côté-là, je pense qu’avec peu de travail je pourrois m’acquérir assez de réputation.
J’aime la lecture en général : celle où il se trouve quelque chose qui peut façonner l’esprit et fortifier l’âme est celle que j’aime le plus. Surtout j’ai une extrême satisfaction à lire avec une personne d’esprit ; car de cette sorte on réfléchit à tout moment sur ce qu’on lit, et des réflexions que l’on fait il se forme une conversation la plus agréable du monde et la plus utile.
Je juge assez bien des ouvrages de vers et de prose que l’on me montre ; mais j’en dis peut-être mon sentiment avec un peu trop de liberté. Ce qu’il y a encore de mal en moi, c’est que j’ai quelquefois une délicatesse trop scrupuleuse et une critique trop sévère. Je ne hais pas entendre disputer, et souvent aussi je me mêle assez volontiers dans la dispute : mais je soutiens d’ordinaire mon opinion avec trop de chaleur ; et lorsqu’on défend un parti injuste contre moi, quelquefois, à force de me passionner pour la raison, je deviens moi-même fort peu raisonnable.
J’ai les sentimens vertueux, les inclinations belles, et une si forte envie d’être tout à fait honnête homme, que mes amis ne me sauroient faire un plus grand plaisir que de m’avertir sincèrement de mes défauts. Ceux qui me connoissent un peu particulièrement, et qui ont eu la bonté de me donner quelquefois des avis là-dessus, savent que je les ai toujours reçus avec toute la joie imaginable, et toute la soumission d’esprit que l’on sauroit désirer.
J’ai toutes les passions assez douces et assez réglées : on ne m’a presque jamais vu en colère, et je n’ai jamais eu de haine pour personne. Je ne suis pas pourtant incapable de me venger si l’on m avoit offensé et qu’il y allât de mon honneur à me ressentir de l’injure qu’on m’auroit faite ; au contraire je suis assuré que le devoir feroit si bien en moi l’office de la haine que je poursuivrois ma vengeance avec encore plus de vigueur qu’un autre.
L’ambition ne me travaille point. Je ne crains guère de choses et ne crains aucunement la mort. Je suis peu sensible à la pitié, et je voudrois ne l’y être point du tout. Cependant il n’est rien que je ne fisse pour le soulagement d’une personne affligée, et je crois effectivement que l’on doit tout faire, jusqu’à lui témoigner même beaucoup de compassion de son mal ; car les misérables sont si sots, que cela leur fait le plus grand bien du monde. Mais je tiens aussi qu’il faut se contenter d’en témoigner et se garder soigneusement d’en avoir : c’est une passion qui n’est bonne à rien au dedans d’une âme bien faite, qui ne sert qu’à affoiblir le cœur, et qu’on doit laisser au peuple, qui n’exécutant jamais rien par raison, a besoin de passions pour le porter à faire les choses.
J’aime mes amis et je les aime d’une façon que je ne balancerais pas un moment à sacrifier mes intérêts aux leurs. J’ai de la condescendance pour eux, je souffre patiemment leurs mauvaises humeurs : seulement je ne leur fais beaucoup de caresses, et je n’ai pas non plus de grandes inquiétudes en leur absence.
J’ai naturellement fort peu de curiosité pour la plus grande partie de ce tout qui en donne aux autres gens. Je suis fort secret, et j’ai moins de difficulté que personne à taire ce qu’on m’a dit en confidence. Je suis extrêmement régulier à ma parole ; je n’y manque jamais, de quelque conséquence que puisse être ce que j ai promis ; et je m’en suis fait toute ma vie une loi indispensable. J’ai une civilité fort exacte parmi les femmes ; et je ne crois pas jamais avoir rien dit devant elles qui leur ait pu faire de la peine. Quand elles ont l’esprit bien fait, j’aime mieux leur conversation que celle des hommes : on y trouve une certaine douceur qui ne se rencontre point parmi nous ; et il me semble, outre cela, qu’elles s’expliquent avec plus de netteté, et qu’elles donnent un tour plus agréable aux choses qu’elles disent. Pour galant, je l’ai été un peu autrefois ; présentement je ne le suis plus, quelque jeune que je sois. J’ai renoncé aux fleurettes et je m’étonne seulement de ce qu’il y a encore tant d’honnêtes gens qui s’occupent à en débiter.
J’approuve extrêmement les belles passions ; elles marquent la grandeur de l’âme ; et quoique dans les inquiétudes qu’elles donnent il y ait quelque chose de contraire à la sévère sagesse, elles s’accommodent si bien d’ailleurs avec la plus austère vertu, que je crois qu’on ne les sauroit condamner avec justice. Moi, qui connois tout ce qu’il ya de délicat et de fort dans les grands sentimens de l’amour, si jamais je viens à aimer, ce sera assurément de cette sorte : mais, de la façon dont je suis, je ne crois pas que cette connoissance que j’ai me passe jamais de l’esprit au cœur. »
La Rochefoucauld, Portrait de M.R.D. fait par lui même

« Je suis d’une taille médiocre, libre et bien proportionnée. J’ai le teint brun, mais assez uni ; le front élevé, et d’une raisonnable grandeur ; les yeux noirs, petits et enfoncés ; et les sourcils noirs et épais, mais bien tournés. Je serois fort empêché de dire de quelle sorte j’ai le nez fait ; car il n’est ni camus, ni aquilin, ni gros, ni pointu, au moins à ce que je crois : tout ce que je sais, c’est qu’il est plutôt grand que petit, et qu’il descend un peu trop bas. J’ai la bouche grande, et les lèvres assez rouges d’ordinaire, et ni bien ni mal taillées. J’ai les dents blanches et passablement bien rangées. On m’a dit autrefois que j’avois un peu trop de menton : je viens de me regarder dans le miroir pour savoir ce qui en est ; et je ne sais pas trop bien qu’en juger. Pour le tour du visage, je l’ai ou carré ou ovale ; lequel des deux, il me seroit difficile de le dire. J’ai les cheveux noirs, naturellement frisés, et avec cela assez épais et assez longs pour pouvoir prétendre en belle tête.

J’ai quelque chose de chagrin et de fier dans la mine : cela fait croire à la plupart des gens que je suis méprisant, quoique je ne le sois point du tout. J’ai l’action fort aisée, et même un peu trop, et jusqu’à faire beaucoup de gestes en parlant. Voilà naïvement comme je pense que je suis fait au dehors ; et l’on trouvera, je crois, que ce que je pense de moi là-dessus n’est pas fort éloigné de ce qui en est. J’en userai avec la même fidélité dans ce qui me reste à faire de mon portrait ; car je me suis assez étudié pour me bien connoître, et je ne manquerai ni d’assurance pour dire librement ce que je puis avoir de bonnes qualités, ni de sincérité pour avouer franchement ce que j’ai de défauts.

Premièrement, pour parler de mon humeur, je suis mélancolique, et je le suis à un point que depuis trois ou quatre ans à peine m’a-t on vu rire trois ou quatre fois. J’aurois pourtant, ce me semble, une mélancolie assez supportable et assez douce, si je n’en avois point d’autre que celle qui me vient de mon tempérament ; mais il m’en vient tant d’ailleurs, et ce qui m’en vient me remplit de telle sorte l’imagination et m’occupe si fort l’esprit, que la plupart du temps, ou je rêve sans dire mot, ou je n’ai presque point d’attache à ce que je dis. Je suis fort resserré avec ceux que je ne connois pas, et je ne suis pas même extrêmement ouvert avec la plupart de ceux que je connois. C’est un défaut, je le sais bien, et je ne négligerai rien pour m’en corriger : mais comme un certain air sombre que j’ai dans le visage contribue à me faire paraître encore plus réservé que je ne le suis, et qu’il n’est pas en notre pouvoir de nous défaire d’un méchant air qui nous vient de la disposition naturelle des traits, je pense qu’après m’être corrigé au-dedans, il ne laissera pas de me demeurer toujours de mauvaises marques au dehors.

J’ai de l’esprit et je ne fais point difficulté de le dire car à quoi bon façonner là dessus tant biaiser et tant apporter d’adoucissement pour dire les avantages que l’on a c’est ce me semble cacher un peu de vanité sous une modestie apparente et se servir d’une manière bien adroite pour faire croire de soi beaucoup plus de bien que l’on n’en dit. Pour moi je suis content qu’on ne me croie ni plus beau que je me fais, ni de meilleur humeur que je me dépeins, ni plus spirituel et plus raisonnable que je le suis. J’ai donc de l’esprit encore une fois, mais un esprit que la mélancolie gâte ; car encore que je possède assez bien ma langue, que j’aie la mémoire heureuse, et que je ne pense pas les choses fort confusément, j’ai pourtant une si forte application à mon chagrin, que souvent j’exprime assez mal ce que je veux dire.

La conversation des honnêtes gens est un des plaisirs qui me touchent le plus. J aime qu’elle soit sérieuse, et que la morale en fasse la plus grande partie. Cependant je sais la goûter aussi lorsqu’elle est enjouée, et si je ne dis pas beaucoup de petites choses pour rire, ce n’est pas du moins que je ne connoisse pas ce que valent les bagatelles bien dites, et que je ne trouve fort divertissante cette manière de badiner, où il y a certains esprits prompts et aisés qui réussissent si bien. J’écris bien en prose, je fais bien en vers, et si j’étois sensible à la gloire qui vient de ce côté-là, je pense qu’avec peu de travail je pourrois m’acquérir assez de réputation.

J’aime la lecture en général : celle où il se trouve quelque chose qui peut façonner l’esprit et fortifier l’âme est celle que j’aime le plus. Surtout j’ai une extrême satisfaction à lire avec une personne d’esprit ; car de cette sorte on réfléchit à tout moment sur ce qu’on lit, et des réflexions que l’on fait il se forme une conversation la plus agréable du monde et la plus utile.

Je juge assez bien des ouvrages de vers et de prose que l’on me montre ; mais j’en dis peut-être mon sentiment avec un peu trop de liberté. Ce qu’il y a encore de mal en moi, c’est que j’ai quelquefois une délicatesse trop scrupuleuse et une critique trop sévère. Je ne hais pas entendre disputer, et souvent aussi je me mêle assez volontiers dans la dispute : mais je soutiens d’ordinaire mon opinion avec trop de chaleur ; et lorsqu’on défend un parti injuste contre moi, quelquefois, à force de me passionner pour la raison, je deviens moi-même fort peu raisonnable.

J’ai les sentimens vertueux, les inclinations belles, et une si forte envie d’être tout à fait honnête homme, que mes amis ne me sauroient faire un plus grand plaisir que de m’avertir sincèrement de mes défauts. Ceux qui me connoissent un peu particulièrement, et qui ont eu la bonté de me donner quelquefois des avis là-dessus, savent que je les ai toujours reçus avec toute la joie imaginable, et toute la soumission d’esprit que l’on sauroit désirer.

J’ai toutes les passions assez douces et assez réglées : on ne m’a presque jamais vu en colère, et je n’ai jamais eu de haine pour personne. Je ne suis pas pourtant incapable de me venger si l’on m avoit offensé et qu’il y allât de mon honneur à me ressentir de l’injure qu’on m’auroit faite ; au contraire je suis assuré que le devoir feroit si bien en moi l’office de la haine que je poursuivrois ma vengeance avec encore plus de vigueur qu’un autre.

L’ambition ne me travaille point. Je ne crains guère de choses et ne crains aucunement la mort. Je suis peu sensible à la pitié, et je voudrois ne l’y être point du tout. Cependant il n’est rien que je ne fisse pour le soulagement d’une personne affligée, et je crois effectivement que l’on doit tout faire, jusqu’à lui témoigner même beaucoup de compassion de son mal ; car les misérables sont si sots, que cela leur fait le plus grand bien du monde. Mais je tiens aussi qu’il faut se contenter d’en témoigner et se garder soigneusement d’en avoir : c’est une passion qui n’est bonne à rien au dedans d’une âme bien faite, qui ne sert qu’à affoiblir le cœur, et qu’on doit laisser au peuple, qui n’exécutant jamais rien par raison, a besoin de passions pour le porter à faire les choses.

J’aime mes amis et je les aime d’une façon que je ne balancerais pas un moment à sacrifier mes intérêts aux leurs. J’ai de la condescendance pour eux, je souffre patiemment leurs mauvaises humeurs : seulement je ne leur fais beaucoup de caresses, et je n’ai pas non plus de grandes inquiétudes en leur absence.

J’ai naturellement fort peu de curiosité pour la plus grande partie de ce tout qui en donne aux autres gens. Je suis fort secret, et j’ai moins de difficulté que personne à taire ce qu’on m’a dit en confidence. Je suis extrêmement régulier à ma parole ; je n’y manque jamais, de quelque conséquence que puisse être ce que j ai promis ; et je m’en suis fait toute ma vie une loi indispensable. J’ai une civilité fort exacte parmi les femmes ; et je ne crois pas jamais avoir rien dit devant elles qui leur ait pu faire de la peine. Quand elles ont l’esprit bien fait, j’aime mieux leur conversation que celle des hommes : on y trouve une certaine douceur qui ne se rencontre point parmi nous ; et il me semble, outre cela, qu’elles s’expliquent avec plus de netteté, et qu’elles donnent un tour plus agréable aux choses qu’elles disent. Pour galant, je l’ai été un peu autrefois ; présentement je ne le suis plus, quelque jeune que je sois. J’ai renoncé aux fleurettes et je m’étonne seulement de ce qu’il y a encore tant d’honnêtes gens qui s’occupent à en débiter.

J’approuve extrêmement les belles passions ; elles marquent la grandeur de l’âme ; et quoique dans les inquiétudes qu’elles donnent il y ait quelque chose de contraire à la sévère sagesse, elles s’accommodent si bien d’ailleurs avec la plus austère vertu, que je crois qu’on ne les sauroit condamner avec justice. Moi, qui connois tout ce qu’il ya de délicat et de fort dans les grands sentimens de l’amour, si jamais je viens à aimer, ce sera assurément de cette sorte : mais, de la façon dont je suis, je ne crois pas que cette connoissance que j’ai me passe jamais de l’esprit au cœur. »

La Rochefoucauld, Portrait de M.R.D. fait par lui même

April 21, 2014
« The world is like a ride at an amusement park, and when you choose to go on it, you think it’s real because that’s how powerful our minds are. And the ride goes up and down and round and round; it has thrills and chills and it’s very brightly colored and it’s very loud and it’s fun… for a while. Some people have been on the ride for a long time, and they begin to question: “Is this real, or is this just a ride?” And other people have remembered, and they come back to us, and they say, “Hey - don’t worry, don’t be afraid -EVER- because, this is just a ride.” And we… KILL those people HAHAHA! “Shut him up! We have a lot invested in this ride - SHUT HIM UP! Look at my furrows of worry! Look at my big bank account, and my family! This just HAS to be real!”… But it’s just a ride. » 
Bill Hicks 

« The world is like a ride at an amusement park, and when you choose to go on it, you think it’s real because that’s how powerful our minds are. And the ride goes up and down and round and round; it has thrills and chills and it’s very brightly colored and it’s very loud and it’s fun… for a while. Some people have been on the ride for a long time, and they begin to question: “Is this real, or is this just a ride?” And other people have remembered, and they come back to us, and they say, “Hey - don’t worry, don’t be afraid -EVER- because, this is just a ride.” And we… KILL those people HAHAHA! “Shut him up! We have a lot invested in this ride - SHUT HIM UP! Look at my furrows of worry! Look at my big bank account, and my family! This just HAS to be real!”… But it’s just a ride. » 

Bill Hicks 

April 13, 2014

March 2, 2014
« Où en êtes-vous avec le cinéma ?
Je n’y vais plus. J’ai toujours eu un rapport extrêmement distant, occasionnel, avec le cinéma. Je suis un peu agoraphobe. M’asseoir dans une salle et regarder quelque chose avec d’autres personnes, ça provoque chez moi un sentiment d’oppression qui fait que je m’y déplace rarement. Sauf pour une projection privée, qui peut prendre des proportions effroyables, parce que quand on est presque seul, avec un son hurlant comme aime faire Godard… Il m’avait convoqué pour Film Socialisme et ça faisait tellement de bruit que je me suis éclipsé avant la fin. Le cinéma pour moi c’est trop une contrainte collective. Je suis effaré devant le surinvestissement du cinéma, ça a pris de telles proportions dans la vie de mes contemporains…
Vous n’avez jamais vraiment aimé ça, au fond…
Ce qui me dérange le plus, c’est l’image. Je crois que là on tombe sur un formatage très ancien, qui consiste à confondre la peinture avec l’image. Problème que Godard a rencontré sans arrêt. (Il l’imite) « Et alors la peinture ? Ça vous dit quoi la peinture ? » Le fait de tout mettre sous la coupe de l’image, les acteurs, tout, là je m’ennuie très vite parce que je comprends immédiatement de quoi il s’agit. Il faut que vous lisiez le livre de Jacques de Saint Victor, qui s’appelle Un Pouvoir invisible, c’est sur la Mafia, c’est magnifique. La Mafia à son stade actuel, c’est-à-dire planétaire. Quel a été le premier geste de la Mafia aux États-Unis d’Amérique ? Bien entendu d’investir Hollywood, le divertissement, le cinématographe. Il y a eu ce coup de génie : la Mafia a compris que le personnel humain, en général, allait rentrer dans ce tourbillon, le cinéma - et nous y sommes, ce n’est pas moi qui ai inventé le concept de société du spectacle. Et là je résiste, parce que ça me paraît contradictoire avec ce que je fais et mon amour pour la peinture. Donc la plupart du temps, je m’ennuie.
C’est votre acteur préféré ?
Mon number one absolu, c’est Cary Grant… Mais pour les cinéastes, c’est Hitchcock. Il n’y a rien à faire, c’est comme ça. Pour moi, il n’y a qu’un cinéaste. Hitchcock, je peux revoir ses films dix fois, cinquante fois, avec la même attention et le même frémissement. À part lui, personne. C’est un génie absolument supérieur, qui a emprunté le cinéma pour faire quelque chose avec le temps. Ce qu’on appelle suspens est une façon de faire exister concrètement l’être-là, la présence absolument précaire et extraordinaire d’une vie humaine dans les vagues du temps… Hitchcock, c’est un métaphysicien. C’est ça qui m’intéresse, c’est la métaphysique au cinéma. Hitchcock est catholique, anglais. Récemment, dans le Wall Street Journal, j’ai lu une déclaration invraisemblable d’un jésuite de Washington, de l’université jésuite de Washington. Il répondait à un article qui présentait Hitchcock comme absolument pas religieux. Il disait : « Ce n’est pas vrai. J’avais 22 ans à l’époque, j’allais toutes les semaines, le samedi, chez Hitchcock avec un autre jésuite. Je lui disais : “Alors monsieur Hitchcock, est-ce que vous avez vu quelque chose d’intéressant au cinéma ces temps-ci ?” Lui répondait : “Au cinéma ? Vous plaisantez ! C’est pour les robots maintenant. Allons à la messe !” » Et Hitchcock disait la messe à l’ancienne ! C’est-à-dire en répondant en latin. Et il pleurait. Avec sa femme, Alma, ils se faisaient dire la messe chez eux. Et le jésuite, assez fin, finit son article du Wall Street en disant : « Hitchcock a réussi à faire croire à l’extérieur quelque chose de complètement diffèrent de ce qui se passe à l’intérieur, c’est du pur Hitchcock. » Catholique bien sûr… J’ai vu plein de très bons films, de « grands cinéastes » comme on dit, mais Hitchcock c’est une pénétration tellement innocente de la criminalité que c’est complètement déroutant. C’est la fameuse phrase de Truffaut qui ne sait pas quoi en faire. Truffaut dit à un moment donné : « Mais enfin monsieur Hitchcock, ce sentiment de culpabilité dans tous vos films… Est-ce que ce n’est pas dû à votre éducation catholique ? » Et Hitchcock répond : « Comment pouvez vous me dire ça, je décris toujours un innocent dans un monde coupable. » Et là il faut s’arrêter : qu’est-ce que c’est qu’un innocent dans un monde coupable ? C’est christique, bien entendu, c’est monsieur Kaplan dans North by Northwest, par exemple, et là vous êtes pris, vous pouvez revoir mille fois l’avion, la course dans le champ de maïs. Et puis les femmes ! Une actrice devient tout à fait autre chose qu’une actrice. Comme aucun autre cinéaste, Hitchcock saisit l’hystérie dans ses moindres détails ; il fait surgir la psychose narcissique. Tippi Hedren… Les Oiseaux, Kim Novak avec Vertigo. Je n’ai pas de souvenir plus fort de mise en situation de la substance féminine, ça n’existe absolument pas chez les autres. »
Sollers 

« Où en êtes-vous avec le cinéma ?

Je n’y vais plus. J’ai toujours eu un rapport extrêmement distant, occasionnel, avec le cinéma. Je suis un peu agoraphobe. M’asseoir dans une salle et regarder quelque chose avec d’autres personnes, ça provoque chez moi un sentiment d’oppression qui fait que je m’y déplace rarement. Sauf pour une projection privée, qui peut prendre des proportions effroyables, parce que quand on est presque seul, avec un son hurlant comme aime faire Godard… Il m’avait convoqué pour Film Socialisme et ça faisait tellement de bruit que je me suis éclipsé avant la fin. Le cinéma pour moi c’est trop une contrainte collective. Je suis effaré devant le surinvestissement du cinéma, ça a pris de telles proportions dans la vie de mes contemporains…

Vous n’avez jamais vraiment aimé ça, au fond…

Ce qui me dérange le plus, c’est l’image. Je crois que là on tombe sur un formatage très ancien, qui consiste à confondre la peinture avec l’image. Problème que Godard a rencontré sans arrêt. (Il l’imite) « Et alors la peinture ? Ça vous dit quoi la peinture ? » Le fait de tout mettre sous la coupe de l’image, les acteurs, tout, là je m’ennuie très vite parce que je comprends immédiatement de quoi il s’agit. Il faut que vous lisiez le livre de Jacques de Saint Victor, qui s’appelle Un Pouvoir invisible, c’est sur la Mafia, c’est magnifique. La Mafia à son stade actuel, c’est-à-dire planétaire. Quel a été le premier geste de la Mafia aux États-Unis d’Amérique ? Bien entendu d’investir Hollywood, le divertissement, le cinématographe. Il y a eu ce coup de génie : la Mafia a compris que le personnel humain, en général, allait rentrer dans ce tourbillon, le cinéma - et nous y sommes, ce n’est pas moi qui ai inventé le concept de société du spectacle. Et là je résiste, parce que ça me paraît contradictoire avec ce que je fais et mon amour pour la peinture. Donc la plupart du temps, je m’ennuie.

C’est votre acteur préféré ?

Mon number one absolu, c’est Cary Grant… Mais pour les cinéastes, c’est Hitchcock. Il n’y a rien à faire, c’est comme ça. Pour moi, il n’y a qu’un cinéaste. Hitchcock, je peux revoir ses films dix fois, cinquante fois, avec la même attention et le même frémissement. À part lui, personne. C’est un génie absolument supérieur, qui a emprunté le cinéma pour faire quelque chose avec le temps. Ce qu’on appelle suspens est une façon de faire exister concrètement l’être-là, la présence absolument précaire et extraordinaire d’une vie humaine dans les vagues du temps… Hitchcock, c’est un métaphysicien. C’est ça qui m’intéresse, c’est la métaphysique au cinéma. Hitchcock est catholique, anglais. Récemment, dans le Wall Street Journal, j’ai lu une déclaration invraisemblable d’un jésuite de Washington, de l’université jésuite de Washington. Il répondait à un article qui présentait Hitchcock comme absolument pas religieux. Il disait : « Ce n’est pas vrai. J’avais 22 ans à l’époque, j’allais toutes les semaines, le samedi, chez Hitchcock avec un autre jésuite. Je lui disais : “Alors monsieur Hitchcock, est-ce que vous avez vu quelque chose d’intéressant au cinéma ces temps-ci ?” Lui répondait : “Au cinéma ? Vous plaisantez ! C’est pour les robots maintenant. Allons à la messe !” » Et Hitchcock disait la messe à l’ancienne ! C’est-à-dire en répondant en latin. Et il pleurait. Avec sa femme, Alma, ils se faisaient dire la messe chez eux. Et le jésuite, assez fin, finit son article du Wall Street en disant : « Hitchcock a réussi à faire croire à l’extérieur quelque chose de complètement diffèrent de ce qui se passe à l’intérieur, c’est du pur Hitchcock. » Catholique bien sûr… J’ai vu plein de très bons films, de « grands cinéastes » comme on dit, mais Hitchcock c’est une pénétration tellement innocente de la criminalité que c’est complètement déroutant. C’est la fameuse phrase de Truffaut qui ne sait pas quoi en faire. Truffaut dit à un moment donné : « Mais enfin monsieur Hitchcock, ce sentiment de culpabilité dans tous vos films… Est-ce que ce n’est pas dû à votre éducation catholique ? » Et Hitchcock répond : « Comment pouvez vous me dire ça, je décris toujours un innocent dans un monde coupable. » Et là il faut s’arrêter : qu’est-ce que c’est qu’un innocent dans un monde coupable ? C’est christique, bien entendu, c’est monsieur Kaplan dans North by Northwest, par exemple, et là vous êtes pris, vous pouvez revoir mille fois l’avion, la course dans le champ de maïs. Et puis les femmes ! Une actrice devient tout à fait autre chose qu’une actrice. Comme aucun autre cinéaste, Hitchcock saisit l’hystérie dans ses moindres détails ; il fait surgir la psychose narcissique. Tippi Hedren… Les Oiseaux, Kim Novak avec Vertigo. Je n’ai pas de souvenir plus fort de mise en situation de la substance féminine, ça n’existe absolument pas chez les autres. »

Sollers 

February 26, 2014
« C’était en 1972. Je rencontrai une jeune fille en banlieue de Prague, dans un appartement qu’on nous avait prêté. Deux jours plus tôt, pendant toute une journée, elle avait été interrogée par la police à mon sujet. Elle voulait maintenant me rencontrer en cachette (elle craignait d’être suivie en permanence), pour me dire quelles questions on lui avait posées et ce qu’elle avait répondu. Il fallait qu’au cours d’un interrogatoire éventuel, mes réponses fussent identiques aux siennes.
C’était une toute jeune fille qui ne connaissait encore guère le monde. L’interrogatoire l’avait troublée et la peur, depuis trois jours, n’arrêtait pas de remuer ses entrailles. Elle était toute pâle et sortait tout le temps, pendant notre entretien, pour aller aux toilettes – si bien que toute notre rencontre fut accompagnée par le bruit de l’eau qui remplissait le réservoir.
Je la connaissais depuis longtemps. Elle était intelligente, pleine d’esprit, elle savait parfaitement maîtriser ses émotions et était toujours habillée si impeccablement que sa robe, tout comme son comportement, ne permettait pas d’entrevoir la moindre parcelle de sa nudité. Et voilà que tout d’un coup, la peur, comme un grand couteau, l’avait ouverte. Elle se trouvait devant moi, béante, comme le tronc scindé d’une génisse suspendue à un croc de boucherie.
Le bruit de l’eau remplissant le réservoir des W.-C. n’arrêtait pratiquement pas et, moi, j’eus soudain envie de la violer. Je sais ce que je dis : de la violer, pas de lui faire l’amour. Je ne voulais pas sa tendresse. Je voulais poser brutalement la main sur son visage et, en un seul instant, la prendre toute entière, avec toutes ses contradictions intolérablement excitantes : avec sa robe impeccable comme avec ses boyaux en révolte, avec sa raison comme avec sa peur, avec sa fierté comme avec son malheur. J’avais l’impression que toutes ses contractions recélaient son essence : ce trésor, cette pépite d’or, ce diamant caché dans les profondeurs. Je voulais la déposséder, en une seule seconde, autant avec sa merde qu’avec son âme ineffable. 
Mais je voyais ces deux yeux qui me fixaient, pleins d’angoisse (deux yeux angoissés dans un visage raisonnable), et plus ces yeux étaient angoissés, plus mon désir devenait absurde, stupide, scandaleux, incompréhensible et impossible à réaliser. 
Déplacé et injustifiable, ce désir n’en était pas moins réel. Je ne saurais le renier - et quand je regarde les portraits-triptyques de Francis Bacon, c’est comme si je m’en souvenais. Le regard du peintre se pose sur le visage comme une main brutale, cherchant à s’emparer de son essence, de ce diamant caché dans les profondeurs. Certes nous ne sommes pas sûrs que les profondeurs recèlent vraiment quelque chose - mais quoi qu’il en soit, en chacun de nous, il y a ce geste brutal, ce mouvement de la main qui froisse le visage de l’autre, dans l’espoir de trouver, en lui et derrière lui, quelque chose qui s’y est caché. »
Kundera, L’Arc 
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Sylvester : Si les tableaux abstraits ne sont pas plus que des arrangements de formes, comment expliquez-vous qu’il y ait des gens qui, comme moi, ont parfois à leur égard la même sorte de réaction viscérale qu’à l’égard d’oeuvres figuratives ?
Bacon : La mode. 

« C’était en 1972. Je rencontrai une jeune fille en banlieue de Prague, dans un appartement qu’on nous avait prêté. Deux jours plus tôt, pendant toute une journée, elle avait été interrogée par la police à mon sujet. Elle voulait maintenant me rencontrer en cachette (elle craignait d’être suivie en permanence), pour me dire quelles questions on lui avait posées et ce qu’elle avait répondu. Il fallait qu’au cours d’un interrogatoire éventuel, mes réponses fussent identiques aux siennes.

C’était une toute jeune fille qui ne connaissait encore guère le monde. L’interrogatoire l’avait troublée et la peur, depuis trois jours, n’arrêtait pas de remuer ses entrailles. Elle était toute pâle et sortait tout le temps, pendant notre entretien, pour aller aux toilettes – si bien que toute notre rencontre fut accompagnée par le bruit de l’eau qui remplissait le réservoir.

Je la connaissais depuis longtemps. Elle était intelligente, pleine d’esprit, elle savait parfaitement maîtriser ses émotions et était toujours habillée si impeccablement que sa robe, tout comme son comportement, ne permettait pas d’entrevoir la moindre parcelle de sa nudité. Et voilà que tout d’un coup, la peur, comme un grand couteau, l’avait ouverte. Elle se trouvait devant moi, béante, comme le tronc scindé d’une génisse suspendue à un croc de boucherie.

Le bruit de l’eau remplissant le réservoir des W.-C. n’arrêtait pratiquement pas et, moi, j’eus soudain envie de la violer. Je sais ce que je dis : de la violer, pas de lui faire l’amour. Je ne voulais pas sa tendresse. Je voulais poser brutalement la main sur son visage et, en un seul instant, la prendre toute entière, avec toutes ses contradictions intolérablement excitantes : avec sa robe impeccable comme avec ses boyaux en révolte, avec sa raison comme avec sa peur, avec sa fierté comme avec son malheur. J’avais l’impression que toutes ses contractions recélaient son essence : ce trésor, cette pépite d’or, ce diamant caché dans les profondeurs. Je voulais la déposséder, en une seule seconde, autant avec sa merde qu’avec son âme ineffable. 

Mais je voyais ces deux yeux qui me fixaient, pleins d’angoisse (deux yeux angoissés dans un visage raisonnable), et plus ces yeux étaient angoissés, plus mon désir devenait absurde, stupide, scandaleux, incompréhensible et impossible à réaliser. 

Déplacé et injustifiable, ce désir n’en était pas moins réel. Je ne saurais le renier - et quand je regarde les portraits-triptyques de Francis Bacon, c’est comme si je m’en souvenais. Le regard du peintre se pose sur le visage comme une main brutale, cherchant à s’emparer de son essence, de ce diamant caché dans les profondeurs. Certes nous ne sommes pas sûrs que les profondeurs recèlent vraiment quelque chose - mais quoi qu’il en soit, en chacun de nous, il y a ce geste brutal, ce mouvement de la main qui froisse le visage de l’autre, dans l’espoir de trouver, en lui et derrière lui, quelque chose qui s’y est caché. »

Kundera, L’Arc 

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SylvesterSi les tableaux abstraits ne sont pas plus que des arrangements de formes, comment expliquez-vous qu’il y ait des gens qui, comme moi, ont parfois à leur égard la même sorte de réaction viscérale qu’à l’égard d’oeuvres figuratives ?

Bacon : La mode. 

January 26, 2014
« – Taisez-vous donc, monsieur Homais ! vous êtes un impie ! vous n’avez pas de religion !
Le pharmacien répondit :
– J’ai une religion, ma religion, et même j’en ai plus qu’eux tous, avec leurs momeries et leurs jongleries ! J’adore Dieu, au contraire ! je crois en l’Être suprême, à un Créateur, quel qu’il soit, peu m’importe, qui nous a placés ici-bas pour y remplir nos devoirs de citoyen et de père de famille ; mais je n’ai pas besoin d’aller, dans une église, baiser des plats d’argent, et engraisser de ma poche un tas de farceurs qui se nourrissent mieux que nous ! Car on peut l’honorer aussi bien dans un bois, dans un champ, ou même en contemplant la voûte éthérée, comme les anciens. Mon Dieu, à moi, c’est le Dieu de Socrate, de Franklin, de Voltaire et de Béranger ! Je suis pour la Profession de foi du vicaire savoyard et les immortels principes de 89 ! Aussi, je n’admets pas un bonhomme de bon Dieu qui se promène dans son parterre la canne à la main, loge ses amis dans le ventre des baleines, meurt en poussant un cri et ressuscite au bout de trois jours : choses absurdes en elles-mêmes et complètement opposées, d’ailleurs, à toutes les lois de la physique ; ce qui nous démontre, en passant, que les prêtres ont toujours croupi dans une ignorance turpide, où ils s’efforcent d’engloutir avec eux les populations.
Il se tut, cherchant des yeux un public autour de lui, car, dans son effervescence, le pharmacien un moment s’était cru en plein conseil municipal. »
Flaubert, Madame Bovary

« – Taisez-vous donc, monsieur Homais ! vous êtes un impie ! vous n’avez pas de religion !

Le pharmacien répondit :

– J’ai une religion, ma religion, et même j’en ai plus qu’eux tous, avec leurs momeries et leurs jongleries ! J’adore Dieu, au contraire ! je crois en l’Être suprême, à un Créateur, quel qu’il soit, peu m’importe, qui nous a placés ici-bas pour y remplir nos devoirs de citoyen et de père de famille ; mais je n’ai pas besoin d’aller, dans une église, baiser des plats d’argent, et engraisser de ma poche un tas de farceurs qui se nourrissent mieux que nous ! Car on peut l’honorer aussi bien dans un bois, dans un champ, ou même en contemplant la voûte éthérée, comme les anciens. Mon Dieu, à moi, c’est le Dieu de Socrate, de Franklin, de Voltaire et de Béranger ! Je suis pour la Profession de foi du vicaire savoyard et les immortels principes de 89 ! Aussi, je n’admets pas un bonhomme de bon Dieu qui se promène dans son parterre la canne à la main, loge ses amis dans le ventre des baleines, meurt en poussant un cri et ressuscite au bout de trois jours : choses absurdes en elles-mêmes et complètement opposées, d’ailleurs, à toutes les lois de la physique ; ce qui nous démontre, en passant, que les prêtres ont toujours croupi dans une ignorance turpide, où ils s’efforcent d’engloutir avec eux les populations.

Il se tut, cherchant des yeux un public autour de lui, car, dans son effervescence, le pharmacien un moment s’était cru en plein conseil municipal. »

Flaubert, Madame Bovary

December 25, 2013
« Kuchuk-Hanem est une courtisane célèbre. Quand nous arrivâmes chez elle (il était 2 heures l’après-midi), elle nous attendait, sa confidente était venue le matin à la cange, escortée d’un mouton familier tout tacheté de henné jaune, avec une muselière de velours noir sur le nez et qui la suivait comme un chien. C’était très farce. Elle sortait du bain. Un grand tarbouch, dont le gland éparpillé lui retombait sur ses larges épaules et qui avait sur son sommet une plaque d’or avec une pierre verte, couvrait le haut de sa tête, dont les cheveux sur le front étaient tressés en tresses minces allant se rattacher à la nuque ; le bas du corps caché par ses immenses pantalons roses, le torse tout nu couvert d’une gaze violette, elle se tenait debout au haut de son escalier, ayant le soleil derrière elle et apparaissant ainsi en plein dans le fond bleu du ciel qui l’entourait. C’est une impériale bougresse, tétonneuse, viandée, avec des narines fendues, des yeux démesurés, des genoux magnifiques, et qui avait en dansant de crânes plis de chair sur son ventre. Elle a commencé par nous parfumer les mains avec de l’eau de rose.
Sa gorge sentait une odeur de térébenthine sucrée. Un triple collier d’or était dessus. On a fait venir les musiciens et l’on a dansé. Sa danse ne vaut pas, à beaucoup près, celle du fameux Hassan dont je t’ai parlé. Mais c’était pourtant bien agréable sous un rapport, et d’un fier style sous l’autre. En général les belles femmes dansent mal. J’en excepte une Nubienne que nous avons vue à Assouan. Mais ce n’est plus la danse arabe, c’est plus féroce, plus emporté. Ça sent le tigre et le nègre.
Le soir, nous sommes revenus chez Kuchuk-Hanem. Il y avait 4 femmes danseuses et chanteuses, almées (le mot almée veut dire savante, bas bleu. Comme qui dirait putain, ce qui prouve, Monsieur, que dans tous les pays les femmes de lettres !!!…). La feste a duré depuis 6 heures jusqu’à 10 heures 1/2, le tout entremêlé de coups pendant les entractes. Deux joueurs de rebecks assis par terre ne discontinuaient pas de faire crier leur instrument. Quand Kuchuk s’est déshabillée pour danser, on leur a descendu sur les yeux un leur turban afin qu’ils ne vissent rien. Cette pudeur nous a fait un effet effrayant. Je t’épargne toute description de danse ; ce serait raté. Il faut vous l’exposer par des gestes, pour vous la faire comprendre, et encore ! j’en doute.
Quand il a fallu partir, je ne suis pas parti. Kuchuk ne se souciait guère de nous garder la nuit chez elle, de peur des voleurs qui auraient bien pu venir, sachant qu’il y avait des étrangers dans sa maison. Maxime est resté tout seul sur un divan, et moi je suis descendu au rez-de-chaussée dans la chambre de Kuchuk. Nous nous sommes couchés sur sou lit fait de cannes de palmier. Une mèche brûlait dans une lampe de forme antique suspendue à la muraille. Dans une pièce voisine, les gardes causaient à voix basse avec la servante, négresse d’Abyssinie qui portait sur les deux bras des traces de peste. Son petit chien dormait sur ma veste de soie.
Je l’ai sucée avec rage ; son corps était en sueur, elle était fatiguée d’avoir dansé, elle avait froid. Je l’ai couverte de ma pelisse de fourrure, et elle s’est endormie, les doigts passés dans les miens. Pour moi, je n’ai guère fermé l’oeil. J’ai passé la nuit dans des intensités rêveuses infinies. C’est pour cela que j’étais resté. En contemplant dormir cette belle créature qui ronflait la tête appuyée sur mon bras, je pensais à mes nuits de bordel à Paris, à un tas de vieux souvenirs… et à celle-là, à sa danse, à sa voix qui chantait des chansons sans signification ni mots distinguables pour moi. Cela a duré ainsi toute la nuit. A 3 heures je me suis levé pour aller pisser dans la rue ; les étoiles brillaient. Le ciel était clair et très haut. Elle s’est réveillée, a été chercher un pot de charbon et pendant une heure s’est chauffée, accroupie autour, puis est revenue se coucher et se rendormir. Quand aux coups, ils ont été bons. Le 3ème surtout a été féroce, et le dernier sentimental. Nous nous sommes dit là beaucoup de choses tendres, nous nous serrâmes vers la fin d’une façon triste et amoureuse. »
Flaubert, Lettres d’Orient

« Kuchuk-Hanem est une courtisane célèbre. Quand nous arrivâmes chez elle (il était 2 heures l’après-midi), elle nous attendait, sa confidente était venue le matin à la cange, escortée d’un mouton familier tout tacheté de henné jaune, avec une muselière de velours noir sur le nez et qui la suivait comme un chien. C’était très farce. Elle sortait du bain. Un grand tarbouch, dont le gland éparpillé lui retombait sur ses larges épaules et qui avait sur son sommet une plaque d’or avec une pierre verte, couvrait le haut de sa tête, dont les cheveux sur le front étaient tressés en tresses minces allant se rattacher à la nuque ; le bas du corps caché par ses immenses pantalons roses, le torse tout nu couvert d’une gaze violette, elle se tenait debout au haut de son escalier, ayant le soleil derrière elle et apparaissant ainsi en plein dans le fond bleu du ciel qui l’entourait. C’est une impériale bougresse, tétonneuse, viandée, avec des narines fendues, des yeux démesurés, des genoux magnifiques, et qui avait en dansant de crânes plis de chair sur son ventre. Elle a commencé par nous parfumer les mains avec de l’eau de rose.

Sa gorge sentait une odeur de térébenthine sucrée. Un triple collier d’or était dessus. On a fait venir les musiciens et l’on a dansé. Sa danse ne vaut pas, à beaucoup près, celle du fameux Hassan dont je t’ai parlé. Mais c’était pourtant bien agréable sous un rapport, et d’un fier style sous l’autre. En général les belles femmes dansent mal. J’en excepte une Nubienne que nous avons vue à Assouan. Mais ce n’est plus la danse arabe, c’est plus féroce, plus emporté. Ça sent le tigre et le nègre.

Le soir, nous sommes revenus chez Kuchuk-Hanem. Il y avait 4 femmes danseuses et chanteuses, almées (le mot almée veut dire savante, bas bleu. Comme qui dirait putain, ce qui prouve, Monsieur, que dans tous les pays les femmes de lettres !!!…). La feste a duré depuis 6 heures jusqu’à 10 heures 1/2, le tout entremêlé de coups pendant les entractes. Deux joueurs de rebecks assis par terre ne discontinuaient pas de faire crier leur instrument. Quand Kuchuk s’est déshabillée pour danser, on leur a descendu sur les yeux un leur turban afin qu’ils ne vissent rien. Cette pudeur nous a fait un effet effrayant. Je t’épargne toute description de danse ; ce serait raté. Il faut vous l’exposer par des gestes, pour vous la faire comprendre, et encore ! j’en doute.

Quand il a fallu partir, je ne suis pas parti. Kuchuk ne se souciait guère de nous garder la nuit chez elle, de peur des voleurs qui auraient bien pu venir, sachant qu’il y avait des étrangers dans sa maison. Maxime est resté tout seul sur un divan, et moi je suis descendu au rez-de-chaussée dans la chambre de Kuchuk. Nous nous sommes couchés sur sou lit fait de cannes de palmier. Une mèche brûlait dans une lampe de forme antique suspendue à la muraille. Dans une pièce voisine, les gardes causaient à voix basse avec la servante, négresse d’Abyssinie qui portait sur les deux bras des traces de peste. Son petit chien dormait sur ma veste de soie.

Je l’ai sucée avec rage ; son corps était en sueur, elle était fatiguée d’avoir dansé, elle avait froid. Je l’ai couverte de ma pelisse de fourrure, et elle s’est endormie, les doigts passés dans les miens. Pour moi, je n’ai guère fermé l’oeil. J’ai passé la nuit dans des intensités rêveuses infinies. C’est pour cela que j’étais resté. En contemplant dormir cette belle créature qui ronflait la tête appuyée sur mon bras, je pensais à mes nuits de bordel à Paris, à un tas de vieux souvenirs… et à celle-là, à sa danse, à sa voix qui chantait des chansons sans signification ni mots distinguables pour moi. Cela a duré ainsi toute la nuit. A 3 heures je me suis levé pour aller pisser dans la rue ; les étoiles brillaient. Le ciel était clair et très haut. Elle s’est réveillée, a été chercher un pot de charbon et pendant une heure s’est chauffée, accroupie autour, puis est revenue se coucher et se rendormir. Quand aux coups, ils ont été bons. Le 3ème surtout a été féroce, et le dernier sentimental. Nous nous sommes dit là beaucoup de choses tendres, nous nous serrâmes vers la fin d’une façon triste et amoureuse. »

Flaubert, Lettres d’Orient