August 28, 2014

August 18, 2014
croquissartoriaux:




Ma…che sprezzatura? What’s “Italian style”? I sware I just took the first random jacket I found, the first hat… to get a walk!
Look, I didn’t even had the time to strap my monks!

croquissartoriaux:

Ma…che sprezzatura? What’s “Italian style”? I sware I just took the first random jacket I found, the first hat… to get a walk!

Look, I didn’t even had the time to strap my monks!

August 11, 2014
" La marée montant des crimes, disent les journaux. Allons donc ! Quoique engloutis pour la plupart dans le secret des confessions, les assassinats abondent surtout aux siècles de croyances et d’ardeur, au Moyen-Age, à la Renaissance, les gens alors vivaient librement, puissamment, dangereusement. C’est l’époque moderne qui doit, au contraire, à mon avis, compter le moins de crimes. Les formules encore pesantes d’une morale vidée pour la plupart de son contenu, la résignation hébétée, la veule acceptation de tout, les chaînes plus lourdes, la peur de fouets plus nombreux interdisent chaque jour davantage tout écart un peu vif au morne troupeau des hommes. Il a, il est vrai, les guerres pour satisfaire maintenant ses instincts. Mais son sadisme doit se contenter, en temps de paix, d’une délectation passive. Délectation qui n’est d’ailleurs pas non plus une chose nouvelle. Au Moyen Age on la nourrissait de temps en temps de quelque bon écartèlement public de condamné. Les complaintes propagées jusqu’au fond des campagnes ont ouvert la voie aux révélations savamment détaillés dont notre presse honore les crimes.”
Céline

" La marée montant des crimes, disent les journaux. Allons donc ! Quoique engloutis pour la plupart dans le secret des confessions, les assassinats abondent surtout aux siècles de croyances et d’ardeur, au Moyen-Age, à la Renaissance, les gens alors vivaient librement, puissamment, dangereusement. C’est l’époque moderne qui doit, au contraire, à mon avis, compter le moins de crimes. Les formules encore pesantes d’une morale vidée pour la plupart de son contenu, la résignation hébétée, la veule acceptation de tout, les chaînes plus lourdes, la peur de fouets plus nombreux interdisent chaque jour davantage tout écart un peu vif au morne troupeau des hommes. Il a, il est vrai, les guerres pour satisfaire maintenant ses instincts. Mais son sadisme doit se contenter, en temps de paix, d’une délectation passive. Délectation qui n’est d’ailleurs pas non plus une chose nouvelle. Au Moyen Age on la nourrissait de temps en temps de quelque bon écartèlement public de condamné. Les complaintes propagées jusqu’au fond des campagnes ont ouvert la voie aux révélations savamment détaillés dont notre presse honore les crimes.”

Céline

August 4, 2014

August 2, 2014

« Des gens très très célèbres, pour moi, n’ont pas écrit. Sartre, il n’a pas écrit. Pour moi il n’a pas su ce que c’était, écrire. Il a toujours eu des soucis annexes, des soucis en second, de secondes mains. Il n’a jamais affronté l’écriture pure. C’est un moraliste, Sartre. Il a toujours puisé dans la société, dans une espèce d’environnement de lui. Un environnement politique, littéraire. Ce n’est pas quelqu’un de qui je dirais : « Il a écrit ». Je n’y penserais même pas. J’ai lu une chose de lui qui m’intéressait dans Situations, il parlait de la littérature américaine, oui. Sans ça, rien. Je dirais que Maurice Blanchot écrit, Georges Bataille a écrit… Mais vous savez ce n’est pas un jugement de valeur que je porte là. Il y a des gens qui croient écrire, et puis des gens qui écrivent. C’est rare, c’est très rare. »

Duras

July 24, 2014
‘‘ Ce qui nous irait bien, c’est que la haine ne nous habite pas, qu’elle ne soit pas en nous, qu’elle ne nous ait pas construite. Qu’il arrive qu’elle nous concerne oui, éventuellement dans la mesure où nous pouvons en être l’objet ou la victime. Que nous devions reconnaître qu’elle existe, oui malheureusement, nous ne pouvons l’empêcher d’exister. Mais qu’elle soit ailleurs, chez l’autre, le tout proche ou le très lointain, peu importe, mais pas à l’intérieur de nos propres remparts, pas dans notre propre cité, pas logée dans notre propre corps !Nous aurons pourtant beau faire, beau dire, elle est là, la haine, dans notre vie au quotidien, dans nos colères, dans notre violence, dans notre agressivité bien sûr, mais aussi dans nos ruses, dans nos dérangements aussi bien que dans nos arrangements, dans la façon dont parfois nous regardons, dans le ton de notre voix, dans notre vœu de maîtrise, dans notre voracité, dans la manière dont nous nous adressons à l’autre ou dont nous évitons de lui répondre, dans le comme si nous ne l’avions pas vu, dans le suspens où nous le tenons ou dans le sur-le-champ avec lequel nous lui donnons la réplique, dans le ridicule où nous le poussons, dans la boue où il nous arrive de le traîner, dans nos soi-disant gentillesses ou nos fausses amabilités… ou même dans nos silences ; enfin, à y regarder d’un peu plus près, il faut bien accepter ce constat : la haine m’habite, elle est dans ma vie, dès son début sans doute et avant même que je m’en souvienne ; mais alors se pose d’autant plus la question : qui est-elle ou, encore, d’où vient-elle ?L’histoire du mot en français ou son étymologie nous éclairent peu, seulement sa parenté avec l’ennui : ennuyer vient de inodiare, formé sur la locution latine in odio esse, être dans la haine, manière donc, d’entendre que la haine se loge dans l’ennui, manière de prendre en compte jusqu’où elle peut se dissimuler, mais toujours rien de ce qu’elle est vraiment, ni d’où elle vient.Avançons ce que nous y entendons, au risque d’imposer ici au lecteur un long détour. Nous lui demandons donc de consentir à nous suivre dans notre développement pour pouvoir répondre à nos questions. Ne pouvons-nous dire que de la haine nous prend chaque fois que nous sommes contraints de tenir compte de ce qui vient d’ailleurs ? Qu’elle survient dès que l’autre interfère, à tel point que nous pouvons toujours nous demander si nous ne pourrions pas nous débarrasser de notre haine en même temps que de l’altérité de l’autre. Mais il ne faut pas penser pour autant que c’est la présence effective de l’autre qui est à l’origine de notre haine puisqu’il nous arrive de ressentir de la haine hors sa présence ; c’est plutôt du fait d’avoir reconnu une place à cet autre, même virtuellement, sans que celle-ci se réalise effectivement. Tout se passe comme si quelque chose en nous avait gardé la trace de ce que l’autre a pu s’imposer à nous, nous contraindre, fût-ce une seule fois, en tout cas faire que nous devions compter avec lui. La haine, c’est donc aussi la trace de ce qu’autrui nous a atteint, au moins une fois.Mais alors, qui est cet autre concret qui nous aurait atteint fût-ce une seule fois ? Bien sûr, on peut penser qu’il s’agit ici des premiers autres que nous avons rencontrés, autrement dit des parents, du père et de la mère que nous avons eu sans doute, mais à y réfléchir un tant soit peu, la question se pose de savoir s’ils ont été là comme des premiers autres qui se sont imposés à nous pour leur propre compte en quelque sorte, ou s’ils n’ont été là que comme des agents d’une altérité qui nous concerne tous, comme des représentants, des délégués, des témoins de la façon de faire sa place à de l’autre, et ainsi nous permettre de nous reconnaître de la même famille dans l’ensemble des espèces ; autrement dit, nos premiers autres n’ont-ils pas été là comme ceux qui nous ont initiés au langage, à cette aptitude qui nous spécifie comme êtres humains ?Si nous souscrivons un tant soit peu à ce qui précède, nous devons aussitôt réaliser que la haine concerne d’abord le langage, que notre haine a une adresse au-delà des premiers autres en chair et en os qui se sont occupés de moi, même si c’est toujours par eux qu’elle transite, que la haine nous habite du fait que nous parlons, et pire encore, qu’elle nous habite ainsi, irréductiblement, aussi intimement inscrite dans ce que nous sommes, qu’il suffit que nous y regardions d’un peu plus près pour ne plus pouvoir nous contenter de nous en déclarer l’objet ou la victime, parce que nous l’avons logée en chacun de nous dans le mouvement-même de nous reconnaître capables de parole. Car parler, c’est aussi déposer l’autre en soi, l’y reconnaître, le révéler comme inscrit au cœur de notre être. Autrement dit, du fait que nous parlons, nous ne pouvons qu’avoir la haine ! Cette expression que les jeunes utilisent aujourd’hui souvent, « avoir la haine », dit bien qu’il ne s’agit pas tant d’avoir de la haine pour quelqu’un que d’avoir cette haine qui vous habite comme un parasite, comme un chancre.Nous avons la haine du fait que nous parlons, car nous ne parlons jamais qu’avec des mots qui nous viennent des autres, nous sommes donc chacun, d’abord et avant tout, des intrusés, des contraints par la langue qui vient toujours de l’autre, des aliénés donc, des obligés des mots, des serfs du langage. Ainsi, pour le dire de manière abrupte, c’est parler qui induit la haine. Celle-ci est de ce fait autre chose que l’agressivité qui habite l’animal et dont nous savons pertinemment bien au travers de l’Histoire, qu’elle n’atteint pas ce que la haine est susceptible de produire chez les humains. La haine qui nous habite est donc d’abord haine de ce qu’implique la parole.Mais qu’implique donc le fait de parler, qui susciterait, qui ainsi rendrait compte de notre haine ? C’est que parler suppose le vide. Parler suppose un recul, implique de ne plus être rivé aux choses, de pouvoir nous en distancer, de ne plus être seulement dans l’immédiat, dans l’urgence. Mais de ce fait, parler exige un dessaisissement, une désidération, parler contraint à un détour obligé, à la perte de l’immédiat. Parler nous fait perdre l’adéquation au monde, nous rend toujours inadaptés, inadéquats ; ainsi, nous pouvons nous réjouir de ce que le langage nous permet mais nous pouvons tout autant nous lamenter de ce que le langage nous a fait perdre. Cette perte a d’ailleurs inscrit en nous un fond de dépression permanente, d’insatisfaction irréductible. Bien sûr, à force de pratiquer le langage au quotidien, ce détour s’oublie. Qui donc, en parlant, pense que de ce fait, il est déjà toujours comme en exil, toujours déjà un peu ailleurs ? “
Jean Pierre Lebrun, L’avenir de la haine

‘‘ Ce qui nous irait bien, c’est que la haine ne nous habite pas, qu’elle ne soit pas en nous, qu’elle ne nous ait pas construite. Qu’il arrive qu’elle nous concerne oui, éventuellement dans la mesure où nous pouvons en être l’objet ou la victime. Que nous devions reconnaître qu’elle existe, oui malheureusement, nous ne pouvons l’empêcher d’exister. Mais qu’elle soit ailleurs, chez l’autre, le tout proche ou le très lointain, peu importe, mais pas à l’intérieur de nos propres remparts, pas dans notre propre cité, pas logée dans notre propre corps !

Nous aurons pourtant beau faire, beau dire, elle est là, la haine, dans notre vie au quotidien, dans nos colères, dans notre violence, dans notre agressivité bien sûr, mais aussi dans nos ruses, dans nos dérangements aussi bien que dans nos arrangements, dans la façon dont parfois nous regardons, dans le ton de notre voix, dans notre vœu de maîtrise, dans notre voracité, dans la manière dont nous nous adressons à l’autre ou dont nous évitons de lui répondre, dans le comme si nous ne l’avions pas vu, dans le suspens où nous le tenons ou dans le sur-le-champ avec lequel nous lui donnons la réplique, dans le ridicule où nous le poussons, dans la boue où il nous arrive de le traîner, dans nos soi-disant gentillesses ou nos fausses amabilités… ou même dans nos silences ; enfin, à y regarder d’un peu plus près, il faut bien accepter ce constat : la haine m’habite, elle est dans ma vie, dès son début sans doute et avant même que je m’en souvienne ; mais alors se pose d’autant plus la question : qui est-elle ou, encore, d’où vient-elle ?

L’histoire du mot en français ou son étymologie nous éclairent peu, seulement sa parenté avec l’ennui : ennuyer vient de inodiare, formé sur la locution latine in odio esse, être dans la haine, manière donc, d’entendre que la haine se loge dans l’ennui, manière de prendre en compte jusqu’où elle peut se dissimuler, mais toujours rien de ce qu’elle est vraiment, ni d’où elle vient.

Avançons ce que nous y entendons, au risque d’imposer ici au lecteur un long détour. Nous lui demandons donc de consentir à nous suivre dans notre développement pour pouvoir répondre à nos questions. Ne pouvons-nous dire que de la haine nous prend chaque fois que nous sommes contraints de tenir compte de ce qui vient d’ailleurs ? Qu’elle survient dès que l’autre interfère, à tel point que nous pouvons toujours nous demander si nous ne pourrions pas nous débarrasser de notre haine en même temps que de l’altérité de l’autre. Mais il ne faut pas penser pour autant que c’est la présence effective de l’autre qui est à l’origine de notre haine puisqu’il nous arrive de ressentir de la haine hors sa présence ; c’est plutôt du fait d’avoir reconnu une place à cet autre, même virtuellement, sans que celle-ci se réalise effectivement. Tout se passe comme si quelque chose en nous avait gardé la trace de ce que l’autre a pu s’imposer à nous, nous contraindre, fût-ce une seule fois, en tout cas faire que nous devions compter avec lui. La haine, c’est donc aussi la trace de ce qu’autrui nous a atteint, au moins une fois.

Mais alors, qui est cet autre concret qui nous aurait atteint fût-ce une seule fois ? Bien sûr, on peut penser qu’il s’agit ici des premiers autres que nous avons rencontrés, autrement dit des parents, du père et de la mère que nous avons eu sans doute, mais à y réfléchir un tant soit peu, la question se pose de savoir s’ils ont été là comme des premiers autres qui se sont imposés à nous pour leur propre compte en quelque sorte, ou s’ils n’ont été là que comme des agents d’une altérité qui nous concerne tous, comme des représentants, des délégués, des témoins de la façon de faire sa place à de l’autre, et ainsi nous permettre de nous reconnaître de la même famille dans l’ensemble des espèces ; autrement dit, nos premiers autres n’ont-ils pas été là comme ceux qui nous ont initiés au langage, à cette aptitude qui nous spécifie comme êtres humains ?

Si nous souscrivons un tant soit peu à ce qui précède, nous devons aussitôt réaliser que la haine concerne d’abord le langage, que notre haine a une adresse au-delà des premiers autres en chair et en os qui se sont occupés de moi, même si c’est toujours par eux qu’elle transite, que la haine nous habite du fait que nous parlons, et pire encore, qu’elle nous habite ainsi, irréductiblement, aussi intimement inscrite dans ce que nous sommes, qu’il suffit que nous y regardions d’un peu plus près pour ne plus pouvoir nous contenter de nous en déclarer l’objet ou la victime, parce que nous l’avons logée en chacun de nous dans le mouvement-même de nous reconnaître capables de parole. Car parler, c’est aussi déposer l’autre en soi, l’y reconnaître, le révéler comme inscrit au cœur de notre être. Autrement dit, du fait que nous parlons, nous ne pouvons qu’avoir la haine ! Cette expression que les jeunes utilisent aujourd’hui souvent, « avoir la haine », dit bien qu’il ne s’agit pas tant d’avoir de la haine pour quelqu’un que d’avoir cette haine qui vous habite comme un parasite, comme un chancre.

Nous avons la haine du fait que nous parlons, car nous ne parlons jamais qu’avec des mots qui nous viennent des autres, nous sommes donc chacun, d’abord et avant tout, des intrusés, des contraints par la langue qui vient toujours de l’autre, des aliénés donc, des obligés des mots, des serfs du langage. Ainsi, pour le dire de manière abrupte, c’est parler qui induit la haine. Celle-ci est de ce fait autre chose que l’agressivité qui habite l’animal et dont nous savons pertinemment bien au travers de l’Histoire, qu’elle n’atteint pas ce que la haine est susceptible de produire chez les humains. La haine qui nous habite est donc d’abord haine de ce qu’implique la parole.

Mais qu’implique donc le fait de parler, qui susciterait, qui ainsi rendrait compte de notre haine ? C’est que parler suppose le vide. Parler suppose un recul, implique de ne plus être rivé aux choses, de pouvoir nous en distancer, de ne plus être seulement dans l’immédiat, dans l’urgence. Mais de ce fait, parler exige un dessaisissement, une désidération, parler contraint à un détour obligé, à la perte de l’immédiat. Parler nous fait perdre l’adéquation au monde, nous rend toujours inadaptés, inadéquats ; ainsi, nous pouvons nous réjouir de ce que le langage nous permet mais nous pouvons tout autant nous lamenter de ce que le langage nous a fait perdre. Cette perte a d’ailleurs inscrit en nous un fond de dépression permanente, d’insatisfaction irréductible. Bien sûr, à force de pratiquer le langage au quotidien, ce détour s’oublie. Qui donc, en parlant, pense que de ce fait, il est déjà toujours comme en exil, toujours déjà un peu ailleurs ? “

Jean Pierre Lebrun, L’avenir de la haine

June 23, 2014
“Quelque chose qui est dit brièvement peut être le fruit et le résultat de quelque chose de longuement médité ; mais le lecteur qui est novice sur ce terrain, et qui n’y a pas autrement réfléchi, voit quelque chose d’embryonnaire dans tout ce qui est dit brièvement, non sans un blâme à l’adresse de l’auteur qui a osé lui présenter un mets qui n’était pas cuit à point." Nietzsche

Il y a des types qui ne peuvent pas s’entendre, juste s’entendre, il y a des types qui peuvent à peine s’entendre avec eux mêmes, des types à côté de qui on s’assoit toujours en dernier et pourtant ils n’ont pas l’air plus dangereux qu’un autre , non, ces types là ont simplement l’air de remuer quelque chose de grave et continu et personne ne veut savoir. 
Ces types là se retrouvent toujours à côté.

***

 A la misogynie préférer la xénophobie, à la xénophobie la haine de classe, à la haine de classe la misanthropie, à la misanthropie la haine de soi, arrivé à la haine de soi recommencer, intervertir, cumuler, se perdre. 

Et pourquoi pas, un jour, regarder cette monumentale dépense d’énergie en pure perte avec un œil attendri ? 

 ***

La coke : engrais à jouisseurs ratés. 

 ***

 Adorable et mignonne bouille, douce et pas chiante, fragile des gestes, comme un air de gâterie qui réclame l’envie d’éblouir ou trépaner dans l’immédiat. Disparaître. Se tancer de dire de jolies choses d’être minet au centuple, quel monde affreux…Il faudrait renoncer à l’idéal en chair le temps de se sauver. Plaqué derrière ses lunettes air bigleuse…On est content de l’entendre s’adresser à nous, simplement, la langue alors ne parait plus jamais pauvre c’est une voix rien qu’une voix et le sens et le plaisir s’y attèlent par eux mêmes. 

 ***

Montherlant était un trop grand moraliste pour être un bon romancier. On peut même le deviner à son visage. 


***

 Inapte, en voilà un mot, une fissure un gouffre où nous avons végéter, nous, nous toutes les voix, s’envoyant tour à tour le vilain mot, l’esquivant en circonvolutions diverses, projets, et le mot honni nous soudait encore. Et plus le mot était dissimulé et plus sa présence devenait vivante, impitoyable…Le seul nous possible devenait le mot lui même. D’autres lui préféraient dégénérés, ringards, souffreteux, incapable, fainéant, égoïstes, lâches. D’autres encore hypomaniaque, maniaque, dépressif, bipolaire, couillons. Des mots faibles des mots pour blesser. Ils n’atteignaient pas l’incroyable puissance le désœuvrement complet qui peut sommeiller dans inapte.



J’ai connu une certaine jeunesse taciturne et errante, violente à ses heures, pleine de prétention stérile, et que le temps a moqué goulûment. 



***


Il  y a deux types d’hommes : ceux qui ont vu, enfant, passer les huissiers ; puis les autres, jouissant d’un crédit sans fin. Aux premier l’argent restera toujours une fin en soi. 



***

 Alcool : omega du week end du pauvre, du travailleur. 

 ***


Ironie du langage : il n’y a plus que les misogynes pour pouvoir aimer les femmes, pour ne pas y voir de simples hommes dénués de pénis. 


 ***

Elle jouait avec ses bras, dessinant des cercles qu’on jurerait exacts. Elle avait précédemment engagé un bras de fer aux yeux de tous - pour rire - son adversaire se sentait incapable d’exercer la moindre pression la plus petite trace sur sa main…et pour ne pas perdre la mise il feintait de s’intéresser aux clients du café en balbutiant des remarques et le petit jeux s’éternisait et leurs mains en contact valaient bien d’accorder une légère résistance…  
***

Changer de pseudo, n’avoir aucun style, ne vous garanti pas de passer sous le radar : vos obsessions grandissent et s’affinent. 


***


Des gens qui se rendent service la haine en bouche. Des gens qui ne savent pas dire non. 



***


Majijuana : anxiolytique un tantinet plus performant. 


 ***

Gamin, on rêve d’avoir de gros bras et de cogner son père. Puis on a de gros bras, puis il perd ses cheveux, puis l’envie passe. 

 ***

 Pourquoi si peu de femme clocharde ? Qui répondrait sérieusement et en public serait jugé ignoble, ou délirant. 


 ***

Gamine sa mère la cognait car la mère de sa mère l’avait cognée également et elle racontait ça en ces termes. Elle n’en faisait pas de phrase. Elle ne faisait pas de phrase tout court. Si la conversation se voulait profonde elle rentrait en elle même lui laissant la gaudriole des mots savants expressions ampoulées derrière lesquels on se gonfle derrières lesquels les âmes secs,  frileuses et faciles, se donnent en spectacles et tartufferies éhontées…Elle avait pris des roustes pour des jupes et pour un rouge à lèvre planqué sous une pile de jeans et pour un portable sonnant en pleine nuit et d’avantage pour des retours de l’école après horaire usuel et la plus belle raclée assortie d’une nuit dans le hall pour avoir été aperçu main dans la main avec un blanc fils du proviseur, même qu’ils buvaient des bières en pleine rue. 

 ***

Se forcer à quitter le bureau un peu plus tard : après les fainéants qui se lèvent tôt, les fainéants qui quittent tard.


***

 Mal s’accommoder au mensonge : signe de fatigue. 

 ***

 - On pourrait dire que vous prenez tout au tragique et rien au sérieux, soit le contraire de la société ? - Oui, exactement. 


*** 

 MDMA : relâchement complet, quart d’heure sucré pour hippie. 

 ***

 Savoir sa tâche, présumée complexe et gratifiante, parfaitement réalisable par un automate, un logiciel, c’est s’octroyer une supériorité passagère accouplé d’un mépris, un mépris inondant, à peine supportable, et il faut alors se raccrocher à la comédie, prendre les airs d’un rouage indispensable. 


 ***


 Vouloir des enfants. « Des ». Vouloir n’importe qui. Non, pas des inconnus, puisqu’ils nous ressembleront : des bouts de soi, des mini-moi. Vouloir se perpétrer à la face d’un inconnu nous ressemblant. 

 Qui est assez libre pour voir tout le grotesque d’une chose aussi sacrée, primordiale ? 

 ***

 Elle vient une fois par semaine, arroser les plantes. C’est de loin la personne la plus fragile, c’est naturellement celle à qui l’on aimerait le plus adresser la parole, entendre, c’est de là la personne avec qui il serait le plus déraisonnable d’être aperçu. 

 ***

 Il arrive une heure du jour où le visage même de son prochain devient insultant. L’idée de provoquer soi-même ce sentiment est un scandale. 





 ***

 Plus la tâche est vague et distante et plus elle s’accompagne de mots pratiques. Très souvent des anglicismes, et j’imagine avec un vilain délice la gueule du sbire l’ayant lancé pour la première fois, il y a forcément déjà un certain temps, de l’autre côté de l’atlantique, sans prévoir la résonance de sa monstrueuse expression. Malheur à celui qui, une fois sa journée achevée (finit-elle jamais ? la nuit elle perdure avec un rythme souverain, dans le langage) n’a eu ni à prononcer une de ces expressions, ni à en recevoir, le voilà piéger jusqu’au lendemain, sa présence s’avère rétroactivement louche. 

 ***

 Les plus belles lignes sur le sexe, les femmes, les plus profondes s’entend, ont été écrites par des demi-puceaux. Chose désespérantes pour tous les laborieux de la terre. 

 ***
Si j’essaye d’avoir en souvenir son visage aux premiers moments, il disparait sous ses habilles, ses cheveux, un bracelet, tout son apparat. Les rencontres éphémères débouchent sur des visages tronqués. La mémoire est capricieuse, elle recoupe avec le connu, machine impitoyable, d’autres visages se mêlent et se volent… Il faut des milliers d’heures pour bien garder un visage, se l’approprier, à défaut les photos nous sauvent, pitoyable cervelle humaine, et ne parlons même pas des corps. 
***

 Lorsque Baudelaire envoyait à sa mère un quatrain des Albatros, elle ouvrait son courrier et recevait le souffre et la grâce. Elle ne lui a pas pardonné. Lorsqu’elle dit des Fleurs du Mal qu’elles contiennent de grandes beautés mais des peintures horribles et choquantes, elle regarde avec effroi sa chatte, le lieux de passage de toutes ces choses biscornus et sublimes et lui étant à jamais étrangères et ça, ça ne passe pas.


***

 La société de consommation et ses contempteurs, pareille chose, s’échinent à nous retrancher la joie à l’idée de posséder. A la première, il semble que nous n’avons jamais assez, que la mode et les usages rendent caducs nos biens, quand aux deuxièmes, encore plus vilains, ils s’arrogent le droit de nous culpabiliser si nos âmes sont assez frêles pour trouver grâce à cette course effrénée. 

Épicure lui même avait un épicurisme frugal : un jardin, des raisins, du pain, deux ou trois amis. C’est surement l’équivalent, à l’heure actuelle, d’un F3, d’un mac, et d’une liste de 150 amis sur Facebook. 

Un de nos meilleurs écrivains de ce début de siècle faisait remarquer, avec justesse, qu’aux ascètes en herbe convient une époque d’opulence, comme la notre, car quel stoïcien pour se vanter de distancer son ventre en période de disette ? Même nos clochards sont obèses, ce n’est pas les insulter que de le dire. 

“Quelque chose qui est dit brièvement peut être le fruit et le résultat de quelque chose de longuement médité ; mais le lecteur qui est novice sur ce terrain, et qui n’y a pas autrement réfléchi, voit quelque chose d’embryonnaire dans tout ce qui est dit brièvement, non sans un blâme à l’adresse de l’auteur qui a osé lui présenter un mets qui n’était pas cuit à point." Nietzsche

Il y a des types qui ne peuvent pas s’entendre, juste s’entendre, il y a des types qui peuvent à peine s’entendre avec eux mêmes, des types à côté de qui on s’assoit toujours en dernier et pourtant ils n’ont pas l’air plus dangereux qu’un autre , non, ces types là ont simplement l’air de remuer quelque chose de grave et continu et personne ne veut savoir. 

Ces types là se retrouvent toujours à côté.

***

 A la misogynie préférer la xénophobie, à la xénophobie la haine de classe, à la haine de classe la misanthropie, à la misanthropie la haine de soi, arrivé à la haine de soi recommencer, intervertir, cumuler, se perdre. 

Et pourquoi pas, un jour, regarder cette monumentale dépense d’énergie en pure perte avec un œil attendri ? 

 ***

La coke : engrais à jouisseurs ratés. 

 ***

 Adorable et mignonne bouille, douce et pas chiante, fragile des gestes, comme un air de gâterie qui réclame l’envie d’éblouir ou trépaner dans l’immédiat. Disparaître. Se tancer de dire de jolies choses d’être minet au centuple, quel monde affreux…Il faudrait renoncer à l’idéal en chair le temps de se sauver. Plaqué derrière ses lunettes air bigleuse…On est content de l’entendre s’adresser à nous, simplement, la langue alors ne parait plus jamais pauvre c’est une voix rien qu’une voix et le sens et le plaisir s’y attèlent par eux mêmes. 

 ***

Montherlant était un trop grand moraliste pour être un bon romancier. On peut même le deviner à son visage. 

***

 Inapte, en voilà un mot, une fissure un gouffre où nous avons végéter, nous, nous toutes les voix, s’envoyant tour à tour le vilain mot, l’esquivant en circonvolutions diverses, projets, et le mot honni nous soudait encore. Et plus le mot était dissimulé et plus sa présence devenait vivante, impitoyable…Le seul nous possible devenait le mot lui même. D’autres lui préféraient dégénérés, ringards, souffreteux, incapable, fainéant, égoïstes, lâches. D’autres encore hypomaniaque, maniaque, dépressif, bipolaire, couillons. Des mots faibles des mots pour blesser. Ils n’atteignaient pas l’incroyable puissance le désœuvrement complet qui peut sommeiller dans inapte.

J’ai connu une certaine jeunesse taciturne et errante, violente à ses heures, pleine de prétention stérile, et que le temps a moqué goulûment. 

***

Il  y a deux types d’hommes : ceux qui ont vu, enfant, passer les huissiers ; puis les autres, jouissant d’un crédit sans fin. Aux premier l’argent restera toujours une fin en soi. 

***

 Alcool : omega du week end du pauvre, du travailleur. 

 ***

Ironie du langage : il n’y a plus que les misogynes pour pouvoir aimer les femmes, pour ne pas y voir de simples hommes dénués de pénis.

 ***

Elle jouait avec ses bras, dessinant des cercles qu’on jurerait exacts. Elle avait précédemment engagé un bras de fer aux yeux de tous - pour rire - son adversaire se sentait incapable d’exercer la moindre pression la plus petite trace sur sa main…et pour ne pas perdre la mise il feintait de s’intéresser aux clients du café en balbutiant des remarques et le petit jeux s’éternisait et leurs mains en contact valaient bien d’accorder une légère résistance… 

***

Changer de pseudo, n’avoir aucun style, ne vous garanti pas de passer sous le radar : vos obsessions grandissent et s’affinent. 

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Des gens qui se rendent service la haine en bouche. Des gens qui ne savent pas dire non. 

***

Majijuana : anxiolytique un tantinet plus performant. 

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Gamin, on rêve d’avoir de gros bras et de cogner son père. Puis on a de gros bras, puis il perd ses cheveux, puis l’envie passe. 

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 Pourquoi si peu de femme clocharde ? Qui répondrait sérieusement et en public serait jugé ignoble, ou délirant. 

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Gamine sa mère la cognait car la mère de sa mère l’avait cognée également et elle racontait ça en ces termes. Elle n’en faisait pas de phrase. Elle ne faisait pas de phrase tout court. Si la conversation se voulait profonde elle rentrait en elle même lui laissant la gaudriole des mots savants expressions ampoulées derrière lesquels on se gonfle derrières lesquels les âmes secs,  frileuses et faciles, se donnent en spectacles et tartufferies éhontées…Elle avait pris des roustes pour des jupes et pour un rouge à lèvre planqué sous une pile de jeans et pour un portable sonnant en pleine nuit et d’avantage pour des retours de l’école après horaire usuel et la plus belle raclée assortie d’une nuit dans le hall pour avoir été aperçu main dans la main avec un blanc fils du proviseur, même qu’ils buvaient des bières en pleine rue.

 ***

Se forcer à quitter le bureau un peu plus tard : après les fainéants qui se lèvent tôt, les fainéants qui quittent tard.

***

 Mal s’accommoder au mensonge : signe de fatigue. 

 ***

 - On pourrait dire que vous prenez tout au tragique et rien au sérieux, soit le contraire de la société ? - Oui, exactement. 

*** 

 MDMA : relâchement complet, quart d’heure sucré pour hippie. 

 ***

 Savoir sa tâche, présumée complexe et gratifiante, parfaitement réalisable par un automate, un logiciel, c’est s’octroyer une supériorité passagère accouplé d’un mépris, un mépris inondant, à peine supportable, et il faut alors se raccrocher à la comédie, prendre les airs d’un rouage indispensable. 

 ***

 Vouloir des enfants. « Des ». Vouloir n’importe qui. Non, pas des inconnus, puisqu’ils nous ressembleront : des bouts de soi, des mini-moi. Vouloir se perpétrer à la face d’un inconnu nous ressemblant. 

 Qui est assez libre pour voir tout le grotesque d’une chose aussi sacrée, primordiale ? 

 ***

 Elle vient une fois par semaine, arroser les plantes. C’est de loin la personne la plus fragile, c’est naturellement celle à qui l’on aimerait le plus adresser la parole, entendre, c’est de là la personne avec qui il serait le plus déraisonnable d’être aperçu. 

 ***

 Il arrive une heure du jour où le visage même de son prochain devient insultant. L’idée de provoquer soi-même ce sentiment est un scandale. 

 ***

 Plus la tâche est vague et distante et plus elle s’accompagne de mots pratiques. Très souvent des anglicismes, et j’imagine avec un vilain délice la gueule du sbire l’ayant lancé pour la première fois, il y a forcément déjà un certain temps, de l’autre côté de l’atlantique, sans prévoir la résonance de sa monstrueuse expression. Malheur à celui qui, une fois sa journée achevée (finit-elle jamais ? la nuit elle perdure avec un rythme souverain, dans le langage) n’a eu ni à prononcer une de ces expressions, ni à en recevoir, le voilà piéger jusqu’au lendemain, sa présence s’avère rétroactivement louche. 

 ***

 Les plus belles lignes sur le sexe, les femmes, les plus profondes s’entend, ont été écrites par des demi-puceaux. Chose désespérantes pour tous les laborieux de la terre. 

 ***

Si j’essaye d’avoir en souvenir son visage aux premiers moments, il disparait sous ses habilles, ses cheveux, un bracelet, tout son apparat. Les rencontres éphémères débouchent sur des visages tronqués. La mémoire est capricieuse, elle recoupe avec le connu, machine impitoyable, d’autres visages se mêlent et se volent… Il faut des milliers d’heures pour bien garder un visage, se l’approprier, à défaut les photos nous sauvent, pitoyable cervelle humaine, et ne parlons même pas des corps. 

***

 Lorsque Baudelaire envoyait à sa mère un quatrain des Albatros, elle ouvrait son courrier et recevait le souffre et la grâce. Elle ne lui a pas pardonné. Lorsqu’elle dit des Fleurs du Mal qu’elles contiennent de grandes beautés mais des peintures horribles et choquantes, elle regarde avec effroi sa chatte, le lieux de passage de toutes ces choses biscornus et sublimes et lui étant à jamais étrangères et ça, ça ne passe pas.

***

 La société de consommation et ses contempteurs, pareille chose, s’échinent à nous retrancher la joie à l’idée de posséder. A la première, il semble que nous n’avons jamais assez, que la mode et les usages rendent caducs nos biens, quand aux deuxièmes, encore plus vilains, ils s’arrogent le droit de nous culpabiliser si nos âmes sont assez frêles pour trouver grâce à cette course effrénée. 

Épicure lui même avait un épicurisme frugal : un jardin, des raisins, du pain, deux ou trois amis. C’est surement l’équivalent, à l’heure actuelle, d’un F3, d’un mac, et d’une liste de 150 amis sur Facebook. 

Un de nos meilleurs écrivains de ce début de siècle faisait remarquer, avec justesse, qu’aux ascètes en herbe convient une époque d’opulence, comme la notre, car quel stoïcien pour se vanter de distancer son ventre en période de disette ? Même nos clochards sont obèses, ce n’est pas les insulter que de le dire. 

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June 7, 2014
« À mon sens, lorsque mes parents m’engendrèrent, l’un ou l’autre aurait dû prendre garde à ce qu’il faisait : et pourquoi pas tous deux puisque c’était leur commun devoir ? S’ils avaient à cet instant pesé le pour et le contre, s’ils s’étaient avisés que de leurs humeurs et dispositions dominantes allaient dépendre non seulement la création d’un être raisonnable mais peut-être l’heureuse formation de son corps, sa température, son génie, le moule de son esprit et (si douteux que cela leur parût), jusqu’à la fortune de leur maison — s’ils avaient mûrement examiné tout cela, je suis persuadé que j’aurais fait dans le monde une tout autre figure et serais apparu au lecteur sous des traits sans doute fort différents de ceux qu’il va voir. Croyez-moi, bonnes gens, la chose n’est pas une bagatelle comme beaucoup d’entre vous le pensent. Vous n’êtes certes pas sans avoir entendu parler des esprits, vitaux, de leur transmission de père en fils, etc., et de bien d’autres merveilles. Eh bien, je vous donne ma parole que le bon sens ou la folie d’un homme, ses succès ou ses mésaventures dans le monde dépendent pour les neuf dixièmes des mouvements de ces esprits, de leurs activités et des voies où on les engage ; une fois lâchés, bien ou mal l’affaire est conclue ; les voilà partis pêle-mêle à tous les diables ; foulant et refoulant le même chemin, ils le rendent aussi uni et lisse qu’une allée de jardin ; quand ils y sont une fois accoutumés le Démon lui-même ne saurait les en divertir.
 — Pardon mon ami, dit ma mère, n’avez-vous pas oublié de remonter la pendule ? — Grand Dieu ! s’exclama mon père, non sans un effort pour étouffer sa voix, depuis la création du monde, une femme a-t-elle jamais interrompu un homme par une question aussi sotte ? — Pardon, que disait votre père ? — Rien. »
Laurence Sterne, Vie et opinions de Tristam Shandy, gentilhomme. 
____________________________
« L’écrivain le plus libre. — Comment, dans un livre pour les esprits libres, ne nommerais-je pas Laurent Sterne, lui que Gœthe a vénéré comme l’esprit le plus libre de son siècle ! Qu’il s’arrange ici de l’honneur d’être appelé l’écrivain le plus libre de tous les temps. Comparés à lui, tous les autres apparaissent guindés, sans finesse, intolérants et d’allure vraiment paysanne. Il ne faudrait pas louer chez lui la forme claire, limitée, mais la « mélodie infinie », si, par là, on pouvait donner un nom à un style dans l’art, où la forme déterminée est sans cesse brisée, déplacée, replacée dans l’indéterminé, en sorte qu’elle signifie en même temps telle chose et telle autre chose. Sterne est le grand maître de l’équivoque, — le mot pris, bien entendu, dans un sens beaucoup plus large que l’on a coutume de faire, lorsque l’on songe à des rapports sexuels. Le lecteur est perdu, lorsqu’il veut connaître exactement l’opinion de Sterne sur un sujet, et savoir si l’auteur prend un air souriant ou attristé : car il s’entend à donner les deux expressions à un même pli de son visage ; il s’entend de même, c’est là son but, à avoir à la fois tort et raison, à entremêler la profondeur et la bouffonnerie. Ses digressions sont à la fois des continuations du récit et des développements du sujet ; ses sentences contiennent en même temps une ironie de tout ce qui est sentencieux, son aversion contre tout ce qui est sérieux est liée au désir de pouvoir tout considérer platement et par l’extérieur. C’est ainsi qu’il produit chez le lecteur véritable un sentiment d’incertitude : on ne sait plus si l’on marche, si l’on est debout ou couché ; cela se traduit par l’impression vague de planer. Lui, l’auteur le plus souple, transmet aussi au lecteur quelque chose de cette souplesse. Sterne va même jusqu’à changer les rôles, sans y prendre garde, il est parfois lecteur tout aussi bien qu’auteur, son livre ressemble à un spectacle dans le spectacle, à un public de théâtre devant un autre public de théâtre. Il faut se rendre à discrétion à la fantaisie de Sterne — et l’on peut d’ailleurs s’attendre à ce qu’elle soit bienveillante, toujours bienveillante. — Il est singulier, en même temps qu’instructif, de voir comment un grand écrivain tel que Diderot s’est comporté en face de l’équivoque universelle de Sterne : il fut équivoque lui aussi — et cela précisément est de véritable humour supérieur, à la Sterne. A-t-il imité celui-ci dans son Jacques le fataliste, imité, admiré, bafoué, parodié ? — On n’arrive pas à le savoir exactement, et peut-être est-ce là précisément ce qu’a voulu l’auteur. Ce doute rend les Français injustes à l’égard de cette œuvre de l’un des maîtres de leur littérature (qui peut se montrer à côté de tous ceux d’autrefois et d’aujourd’hui). 
Mais les Français sont trop sérieux pour l’humour — surtout pour cette façon humoristique de prendre l’humour. — Est-il besoin d’ajouter que, parmi tous les grands écrivains, Sterne est le plus mauvais modèle, l’auteur qui peut le moins servir de modèle, et que Diderot lui-même a dû pâlir de sa témérité ? Ce que veulent les bons auteurs français, en tant que prosateurs, et ce que voulurent, avant eux, quelques Grecs et quelques Romains (et ils y sont arrivés), c’est exactement le contraire de ce que veut Sterne. Et celui-ci s’élève, comme une exception magistralement exécutée, au-dessus de ce qu’exigent d’eux-mêmes les écrivains artistes de tous les temps : la discipline, la limitation du cadre, le caractère, la persistance dans les intentions, la possibilité de dominer le sujet, la simplicité, l’attitude dans le développement, l’allure. — Malheureusement, l’homme Sterne semble avoir été trop parent de l’écrivain Sterne : son âme d’écureuil bondissait de branche en branche, avec une vivacité effrénée ; il n’ignorait rien de ce qui existait entre le sublime et la canaille ; il s’était perché partout, faisant toujours des yeux effrontés et voilés de larmes et prenant sans cesse son air sensible. Si la langue ne s’effrayait d’une pareille association, on pourrait affirmer qu’il possédait un bon cœur dur, et, dans sa façon de jouir, une imagination baroque et même corrompue, — c’était presque la grâce timide de l’innocence. Un tel sens de l’équivoque, entré dans l’âme et dans le sang, une telle liberté d’esprit remplissant toutes les fibres et tous les muscles du corps, personne peut-être ne possédait ces qualités comme lui. »
Nietzsche, Opinions et sentences mêlées, Humain trop humain. 

« À mon sens, lorsque mes parents m’engendrèrent, l’un ou l’autre aurait dû prendre garde à ce qu’il faisait : et pourquoi pas tous deux puisque c’était leur commun devoir ? S’ils avaient à cet instant pesé le pour et le contre, s’ils s’étaient avisés que de leurs humeurs et dispositions dominantes allaient dépendre non seulement la création d’un être raisonnable mais peut-être l’heureuse formation de son corps, sa température, son génie, le moule de son esprit et (si douteux que cela leur parût), jusqu’à la fortune de leur maison — s’ils avaient mûrement examiné tout cela, je suis persuadé que j’aurais fait dans le monde une tout autre figure et serais apparu au lecteur sous des traits sans doute fort différents de ceux qu’il va voir. Croyez-moi, bonnes gens, la chose n’est pas une bagatelle comme beaucoup d’entre vous le pensent. Vous n’êtes certes pas sans avoir entendu parler des esprits, vitaux, de leur transmission de père en fils, etc., et de bien d’autres merveilles. Eh bien, je vous donne ma parole que le bon sens ou la folie d’un homme, ses succès ou ses mésaventures dans le monde dépendent pour les neuf dixièmes des mouvements de ces esprits, de leurs activités et des voies où on les engage ; une fois lâchés, bien ou mal l’affaire est conclue ; les voilà partis pêle-mêle à tous les diables ; foulant et refoulant le même chemin, ils le rendent aussi uni et lisse qu’une allée de jardin ; quand ils y sont une fois accoutumés le Démon lui-même ne saurait les en divertir.

— Pardon mon ami, dit ma mère, n’avez-vous pas oublié de remonter la pendule ?
— Grand Dieu ! s’exclama mon père, non sans un effort pour étouffer sa voix,
depuis la création du monde, une femme a-t-elle jamais interrompu un homme par une question aussi sotte ?
— Pardon, que disait votre père ?
— Rien. »

Laurence Sterne, Vie et opinions de Tristam Shandy, gentilhomme

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« L’écrivain le plus libre. — Comment, dans un livre pour les esprits libres, ne nommerais-je pas Laurent Sterne, lui que Gœthe a vénéré comme l’esprit le plus libre de son siècle ! Qu’il s’arrange ici de l’honneur d’être appelé l’écrivain le plus libre de tous les temps. Comparés à lui, tous les autres apparaissent guindés, sans finesse, intolérants et d’allure vraiment paysanne. Il ne faudrait pas louer chez lui la forme claire, limitée, mais la « mélodie infinie », si, par là, on pouvait donner un nom à un style dans l’art, où la forme déterminée est sans cesse brisée, déplacée, replacée dans l’indéterminé, en sorte qu’elle signifie en même temps telle chose et telle autre chose. Sterne est le grand maître de l’équivoque, — le mot pris, bien entendu, dans un sens beaucoup plus large que l’on a coutume de faire, lorsque l’on songe à des rapports sexuels. Le lecteur est perdu, lorsqu’il veut connaître exactement l’opinion de Sterne sur un sujet, et savoir si l’auteur prend un air souriant ou attristé : car il s’entend à donner les deux expressions à un même pli de son visage ; il s’entend de même, c’est là son but, à avoir à la fois tort et raison, à entremêler la profondeur et la bouffonnerie. Ses digressions sont à la fois des continuations du récit et des développements du sujet ; ses sentences contiennent en même temps une ironie de tout ce qui est sentencieux, son aversion contre tout ce qui est sérieux est liée au désir de pouvoir tout considérer platement et par l’extérieur. C’est ainsi qu’il produit chez le lecteur véritable un sentiment d’incertitude : on ne sait plus si l’on marche, si l’on est debout ou couché ; cela se traduit par l’impression vague de planer. Lui, l’auteur le plus souple, transmet aussi au lecteur quelque chose de cette souplesse. Sterne va même jusqu’à changer les rôles, sans y prendre garde, il est parfois lecteur tout aussi bien qu’auteur, son livre ressemble à un spectacle dans le spectacle, à un public de théâtre devant un autre public de théâtre. Il faut se rendre à discrétion à la fantaisie de Sterne — et l’on peut d’ailleurs s’attendre à ce qu’elle soit bienveillante, toujours bienveillante. — Il est singulier, en même temps qu’instructif, de voir comment un grand écrivain tel que Diderot s’est comporté en face de l’équivoque universelle de Sterne : il fut équivoque lui aussi — et cela précisément est de véritable humour supérieur, à la Sterne. A-t-il imité celui-ci dans son Jacques le fataliste, imité, admiré, bafoué, parodié ? — On n’arrive pas à le savoir exactement, et peut-être est-ce là précisément ce qu’a voulu l’auteur. Ce doute rend les Français injustes à l’égard de cette œuvre de l’un des maîtres de leur littérature (qui peut se montrer à côté de tous ceux d’autrefois et d’aujourd’hui).

Mais les Français sont trop sérieux pour l’humour — surtout pour cette façon humoristique de prendre l’humour. — Est-il besoin d’ajouter que, parmi tous les grands écrivains, Sterne est le plus mauvais modèle, l’auteur qui peut le moins servir de modèle, et que Diderot lui-même a dû pâlir de sa témérité ? Ce que veulent les bons auteurs français, en tant que prosateurs, et ce que voulurent, avant eux, quelques Grecs et quelques Romains (et ils y sont arrivés), c’est exactement le contraire de ce que veut Sterne. Et celui-ci s’élève, comme une exception magistralement exécutée, au-dessus de ce qu’exigent d’eux-mêmes les écrivains artistes de tous les temps : la discipline, la limitation du cadre, le caractère, la persistance dans les intentions, la possibilité de dominer le sujet, la simplicité, l’attitude dans le développement, l’allure. — Malheureusement, l’homme Sterne semble avoir été trop parent de l’écrivain Sterne : son âme d’écureuil bondissait de branche en branche, avec une vivacité effrénée ; il n’ignorait rien de ce qui existait entre le sublime et la canaille ; il s’était perché partout, faisant toujours des yeux effrontés et voilés de larmes et prenant sans cesse son air sensible. Si la langue ne s’effrayait d’une pareille association, on pourrait affirmer qu’il possédait un bon cœur dur, et, dans sa façon de jouir, une imagination baroque et même corrompue, — c’était presque la grâce timide de l’innocence. Un tel sens de l’équivoque, entré dans l’âme et dans le sang, une telle liberté d’esprit remplissant toutes les fibres et tous les muscles du corps, personne peut-être ne possédait ces qualités comme lui. »

Nietzsche, Opinions et sentences mêlées, Humain trop humain. 

May 13, 2014

« Et à notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que l’un à l’autre. Il écrivit une satire latine excellente, qui est publiée, par laquelle il excuse et explique la précipitation de notre intelligence, si promptement parvenue à sa perfection. Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé, car nous étions tous deux hommes faits, et lui plus de quelques années, elle n’avait point à perdre temps et à se régler au patronelles amitiés molles et régulières, auxquelles il faut tant de précautions de longue et préalable conversation. Celle-ci n’a point d’autre idée que d’elle-même, et ne se peut rapporter qu’à soi. Ce n’est pas une spéciale considération, ni deux, ni trois, ni quatre, ni mille : c’est je ne sais quelle quintessence de tout ce mélange, qui ayant saisi toute ma volonté, l’amena se plonger et se perdre dans la sienne ; qui, ayant saisi toute sa volonté, l’amena se plonger et se perdre en la mienne, d’une faim, d’une concurrence pareille. Je dis perdre, à la vérité, ne nous réservant rien qui nous fût propre, ni qui fût ou sien, ou mien. »

Montaigne, Essais, Livre I

May 11, 2014
« J’ai fermé les yeux et essayé de les ouvrir quand j’ai entendu Kimball soupirer.
« Nous – enfin, moi seulement à ce stade – je suis revenu en arrière avec une autre affaire non élucidée impliquant une certaine Victoria Bell, une femme âgée qui habitait Outer Circle Drive. » Kimball s’est interrompu. « Elle a été décapitée. »
Je connaissais le nom. Un éclair m’a traversé quand j’ai compris où Kimball voulait en venir avec ça.
« Il y a une Victoria Bell dans American Psycho… — Attendez un peu, attendez un peu… — … mais celle-là a été découverte au bord de la Route 50 juste à la sortie de Coleman, il y a un an environ. Elle avait été entièrement déshabillée et placée dans un bain de chaux.
— Dans un bain chaud ?me suis-je exclamé,avec un mouvement de recul.
— Non, de chaux. Le dissolvant, Mr. Ellis. »
J’ai de nouveau fermé les yeux. Je ne voulais pas retourner vers ce livre. C’était un livre sur mon père (sa rage, son obsession du statut social, sa solitude) que j’avais transformé en sérial killer imaginaire et je n’allais pas me soumettre encore une fois à cette épreuve – celle de retourner vers Robert Ellis ou Patrick Bateman. J’avais dépassé le carnage ordinaire qui était si présent dans les livres que j’avais conçus entre l’âge de vingt et trente ans, j’étais au-delà des têtes coupées et de la soupe de sang et du vagin de la femme pénétré par sa propre côte. Explorer ce genre de violence avait été « intéressant » et « excitant » et tout était « métaphorique » de toute façon – du moins pour moi à ce moment de ma vie, quand j’étais jeune et furieux et que je n’avais pas pris conscience de ma propre mortalité, à une époque où la douleur physique et la souffrance réelle n’avaient pas le moindre sens pour moi. J’étais dans la « transgression » et le livre était surtout consacré au « style » et il n’y avait aucun sens à présent à revivre les crimes de Patrick Bateman et l’horreur qu’ils avaient inspirée. Assis dans mon bureau en face de Kimball, je me suis rendu compte que j’avais imaginé plusieurs fois ce moment précis. C’était le moment contre lequel les détracteurs du livre m’avaient mis en garde : si quelque chose arrivait à quelqu’un en raison de la publication de ce roman, il faudrait en blâmer Bret Easton Ellis. Gloria Steinem l’avait répété à n’en plus finir devant Larry King pendant l’hiver 1991 et c’était pour ça que la National Organization for Women avait boycotté le livre (dans un monde d’une cruelle ironie, Miss Steinem a fini par épouser David Bale, le père de l’acteur qui jouait Patrick Bateman dans le film). J’avais trouvé l’idée risible – il n’y avait personne dans le monde réel qui fût aussi dérangé et vicieux que ce personnage de fiction. De plus, Patrick Bateman était un narrateur notoirement indigne de confiance et si vous aviez réellement lu le livre, vous en veniez à douter que ces crimes aient été commis. Il y avait des indices insistants qu’ils n’existaient que dans l’esprit de Bateman. Les meurtres et la torture étaient en fait des fantasmes nourris par sa rage et sa fureur contre la façon dont la vie était organisée en Amérique et la façon dont il avait été – en dépit de sa fortune – piégé par ça. Les fantasmes étaient une échappatoire. C’était la thèse du livre. Ça parlait de société, des modes et des mœurs, et non de découpage de femmes. 
Comment quiconque avait lu le livre ne pouvait voir ça? Pourtant, en raison de l’intensité des cris outragés concernant le roman, la crainte que ce ne fût pas après tout une idée aussi risible ne s’était jamais éloignée ; rôdait toujours l’inquiétude de ce qui pourrait se passer si le livre tombait entre de mauvaises mains. Qui pouvait savoir alors ce qu’il inspirerait ? Et après les assassinats de Toronto, ça ne rôdait plus – c’était réel, ça existait, et ça m’a torturé. Mais c’était terminé depuis dix ans et une décennie s’était écoulée sans que rien de vaguement similaire ne se produisît. Le livre m’avait rendu riche et célèbre, mais je ne voulais plus jamais y toucher. À présent, il se ruait de nouveau vers moi et je me retrouvais à la place de Patrick Bateman : je me sentais dans la peau d’un narrateur indigne de confiance, même si je savais que je ne l’étais pas. Et j’ai même pensé : Bon, l’a-t-il fait ? » 
Ellis, Lunar Park 

« J’ai fermé les yeux et essayé de les ouvrir quand j’ai entendu Kimball soupirer.

« Nous – enfin, moi seulement à ce stade – je suis revenu en arrière avec une autre affaire non élucidée impliquant une certaine Victoria Bell, une femme âgée qui habitait Outer Circle Drive. » Kimball s’est interrompu. « Elle a été décapitée. »

Je connaissais le nom. Un éclair m’a traversé quand j’ai compris où Kimball voulait en venir avec ça.

« Il y a une Victoria Bell dans American Psycho… — Attendez un peu, attendez un peu… — … mais celle-là a été découverte au bord de la Route 50 juste à la sortie de Coleman, il y a un an environ. Elle avait été entièrement déshabillée et placée dans un bain de chaux.

— Dans un bain chaud ?me suis-je exclamé,avec un mouvement de recul.

— Non, de chaux. Le dissolvant, Mr. Ellis. »

J’ai de nouveau fermé les yeux. Je ne voulais pas retourner vers ce livre. C’était un livre sur mon père (sa rage, son obsession du statut social, sa solitude) que j’avais transformé en sérial killer imaginaire et je n’allais pas me soumettre encore une fois à cette épreuve – celle de retourner vers Robert Ellis ou Patrick Bateman. J’avais dépassé le carnage ordinaire qui était si présent dans les livres que j’avais conçus entre l’âge de vingt et trente ans, j’étais au-delà des têtes coupées et de la soupe de sang et du vagin de la femme pénétré par sa propre côte. Explorer ce genre de violence avait été « intéressant » et « excitant » et tout était « métaphorique » de toute façon – du moins pour moi à ce moment de ma vie, quand j’étais jeune et furieux et que je n’avais pas pris conscience de ma propre mortalité, à une époque où la douleur physique et la souffrance réelle n’avaient pas le moindre sens pour moi. J’étais dans la « transgression » et le livre était surtout consacré au « style » et il n’y avait aucun sens à présent à revivre les crimes de Patrick Bateman et l’horreur qu’ils avaient inspirée. Assis dans mon bureau en face de Kimball, je me suis rendu compte que j’avais imaginé plusieurs fois ce moment précis. C’était le moment contre lequel les détracteurs du livre m’avaient mis en garde : si quelque chose arrivait à quelqu’un en raison de la publication de ce roman, il faudrait en blâmer Bret Easton Ellis. Gloria Steinem l’avait répété à n’en plus finir devant Larry King pendant l’hiver 1991 et c’était pour ça que la National Organization for Women avait boycotté le livre (dans un monde d’une cruelle ironie, Miss Steinem a fini par épouser David Bale, le père de l’acteur qui jouait Patrick Bateman dans le film). J’avais trouvé l’idée risible – il n’y avait personne dans le monde réel qui fût aussi dérangé et vicieux que ce personnage de fiction. De plus, Patrick Bateman était un narrateur notoirement indigne de confiance et si vous aviez réellement lu le livre, vous en veniez à douter que ces crimes aient été commis. Il y avait des indices insistants qu’ils n’existaient que dans l’esprit de Bateman. Les meurtres et la torture étaient en fait des fantasmes nourris par sa rage et sa fureur contre la façon dont la vie était organisée en Amérique et la façon dont il avait été – en dépit de sa fortune – piégé par ça. Les fantasmes étaient une échappatoire. C’était la thèse du livre. Ça parlait de société, des modes et des mœurs, et non de découpage de femmes. 

Comment quiconque avait lu le livre ne pouvait voir ça? Pourtant, en raison de l’intensité des cris outragés concernant le roman, la crainte que ce ne fût pas après tout une idée aussi risible ne s’était jamais éloignée ; rôdait toujours l’inquiétude de ce qui pourrait se passer si le livre tombait entre de mauvaises mains. Qui pouvait savoir alors ce qu’il inspirerait ? Et après les assassinats de Toronto, ça ne rôdait plus – c’était réel, ça existait, et ça m’a torturé. Mais c’était terminé depuis dix ans et une décennie s’était écoulée sans que rien de vaguement similaire ne se produisît. Le livre m’avait rendu riche et célèbre, mais je ne voulais plus jamais y toucher. À présent, il se ruait de nouveau vers moi et je me retrouvais à la place de Patrick Bateman : je me sentais dans la peau d’un narrateur indigne de confiance, même si je savais que je ne l’étais pas. Et j’ai même pensé : Bon, l’a-t-il fait ? » 

Ellis, Lunar Park 

May 8, 2014
« Le nationalisme, c’est l’amour qui m’unit aux imbéciles de mon pays, aux agresseurs de mes usages et aux profanateurs de ma langue. » Karl Krauss, Aphorismes - Dires et contre-dires

« Le nationalisme, c’est l’amour qui m’unit aux imbéciles de mon pays, aux agresseurs de mes usages et aux profanateurs de ma langue. » Karl Krauss, Aphorismes - Dires et contre-dires

May 6, 2014
Un lundi d’octobre 1993 je suis sorti sans mes clefs. Avachis sur le palier ma voisine m’a offert le git, le couvert, ses cuisses et 6 mois plus tard sa main. 
Nous exercions la même profession : professeur des collèges. Une profession sur laquelle chacun se croit averti sous prétexte que durant quelques milliers d’heures, il l’a vu en action… Quelle blague ! Que tous ces geignards passent de l’autre côté, juste une fois, sur l’estrade, là où l’hésitation, l’erreur, la chute, oh mon Dieu le léger trébuchement, bafouillage, même infime, n’échappe à aucune tête, se dilue et jaillit dans des rires brusques, des rires de singes. Tous les gosses sont des singes. Des nerfs en congestion 8 heures par jour et c’est à nous, les gardiens, de maintenir à température supportable le sébum et les poils naissants et les odeurs suaves. Nous sommes en charge des corps. Nos ancêtres furent des prêtres, ce n’est pas un hasard. 
Instruction ? Education ? Répétez moi ça… EDUCATION ? Lolilol comme ils disent… - qui ça ? Les singes. Je ne dis pas que je ne les aime pas, je ne dis pas qu’ils n’apprennent rien en ma compagnie, cela peut arriver, par mégarde ; je dis qu’il s’agit surtout de leur faire tolérer notre présence, au risque de froisser la profession lyrique après un conseil de classe. 
Chaque matin, pendant 2 heures, j’ai tenté d’expliquer à 30 benêts que Houellebecq est un décadent, que la grande littérature s’arrête à Hugo, et bien ils se fichent de l’un comme de l’autre, se penchent à leurs portables et ne lèvent la tête que pour passer la temps.  Je captais un regard, un perdu du premier rang, sueur, spasme, je ne tenais pas, fallait sortir, une gorgée, un lexo, une clope, un coup de fil… et je revenais sur l’estrade en duc imperturbable.  
Le premier lundi de l’année 2009, Karim eut la bonne idée de qualifier Musset de pédale bourgeoise, durant une de mes lectures, et j’ai pleuré, fugacement, bien que je pleure durant toutes mes lectures de Musset, par respect pour ses effets bouffis… En revanche je l’ai insulté de sale bougnoule, faiblesse de la chair, ce qui me valut une révocation et je dois me contenter aujourd’hui de faire souligner le COD à de grands gaillards, dans une maison de quartier.
Je ne me plains pas, ni ne trouve ma tâche moins noble. Elle est la même. Nous faisons moins semblant, eux comme moi, voilà tout. 
Ma sainte colère trouve son expression heureuse dans des quatrains acérés : Oh jeunesse sans père/ingurgitant moules pop-corn/tu vies loin de ta terre/t’endormant sur Youporn !…Ma femme me pousse à contacter un éditeur. J’hésite. Je les sais aussi parasités que le reste du corps social, si ce n’est d’avantage ; je risquerai au mieux un procès, un lynchage, une rééducation en plein starbucks, un régime sec à Twitter, Tinder, Snapchat, WhatsApp, ces gouffres de la langue qu’ils manient d’un doigt savant, et pourquoi pas une séance ciné compilant leurs Vines. Ils contemplent le monde à travers eux, cette chance. Une heure là-dessus et vous êtes perdus, rendus à votre corps défendant à des réflexes et des envies de hashtag enfin mot dièse, enfin mot-clic ou mot clé, on ne sait plus bien depuis qu’ils ont investi les dictionnaires. 
La perspective de vieillir et de les voir tôt ou tard, il le faudra bien, poussés à être adultes, et responsables, et débordés, est, disons-le, une consolation venimeuse bonne à me garder frais, l’oeil vif jusqu’à leur première hypothèque.  
Philippe, un confrère chargé de les faire suer, pour le coup une vraie matière, utile, m’expliqua un jour le seul crime du dernier siècle, celui d’avoir monté de toute pièce cet âge sans âge qu’est l’adolescence, ou plutôt cet état. Le crime du nôtre, lui avoir offert un terrain de jeu sans clôture. A leur contact  il m’a été donné le pouvoir de déceler, au fond de chaque homme, y compris à rides, le capricieux inconséquent, le révolté douillet, la pleureuse sachante, la feignasse suprême, le nigaud, tracassé, incertain, entêté, l’orgueilleux en déprime, le jouisseur malhabile, le branleur au réveil matinal. Nul accoutrement ou posture pour me tromper. Les cannes, les cravates, progénitures, cernes, les boutons de manchettes, tout autant de subterfuges…au fond grogne un gamin de ma classe enfermé dans ces apparats, et dans le plaisir il exulte et se découvre.
La jeunesse est un vice - qui donc maintenant pour le leur enseigner ? 
Quiconque fera tomber leurs masques, les chatouillera, sera à jamais considéré, chose prévisible, comme un caillou dans une pompe. J’ai appris, j’apprends, à voir dans une mauvaise caricature de ma gouaille ou un tag sur ma mère défunte la plate vengeance d’une humanité qui se sait épiée et triomphante. 

Un lundi d’octobre 1993 je suis sorti sans mes clefs. Avachis sur le palier ma voisine m’a offert le git, le couvert, ses cuisses et 6 mois plus tard sa main. 

Nous exercions la même profession : professeur des collèges. Une profession sur laquelle chacun se croit averti sous prétexte que durant quelques milliers d’heures, il l’a vu en action… Quelle blague ! Que tous ces geignards passent de l’autre côté, juste une fois, sur l’estrade, là où l’hésitation, l’erreur, la chute, oh mon Dieu le léger trébuchement, bafouillage, même infime, n’échappe à aucune tête, se dilue et jaillit dans des rires brusques, des rires de singes. Tous les gosses sont des singes. Des nerfs en congestion 8 heures par jour et c’est à nous, les gardiens, de maintenir à température supportable le sébum et les poils naissants et les odeurs suaves. Nous sommes en charge des corps. Nos ancêtres furent des prêtres, ce n’est pas un hasard. 

Instruction ? Education ? Répétez moi ça… EDUCATION ? Lolilol comme ils disent… - qui ça ? Les singes. Je ne dis pas que je ne les aime pas, je ne dis pas qu’ils n’apprennent rien en ma compagnie, cela peut arriver, par mégarde ; je dis qu’il s’agit surtout de leur faire tolérer notre présence, au risque de froisser la profession lyrique après un conseil de classe. 

Chaque matin, pendant 2 heures, j’ai tenté d’expliquer à 30 benêts que Houellebecq est un décadent, que la grande littérature s’arrête à Hugo, et bien ils se fichent de l’un comme de l’autre, se penchent à leurs portables et ne lèvent la tête que pour passer la temps.  Je captais un regard, un perdu du premier rang, sueur, spasme, je ne tenais pas, fallait sortir, une gorgée, un lexo, une clope, un coup de fil… et je revenais sur l’estrade en duc imperturbable.  

Le premier lundi de l’année 2009, Karim eut la bonne idée de qualifier Musset de pédale bourgeoise, durant une de mes lectures, et j’ai pleuré, fugacement, bien que je pleure durant toutes mes lectures de Musset, par respect pour ses effets bouffis… En revanche je l’ai insulté de sale bougnoule, faiblesse de la chair, ce qui me valut une révocation et je dois me contenter aujourd’hui de faire souligner le COD à de grands gaillards, dans une maison de quartier.

Je ne me plains pas, ni ne trouve ma tâche moins noble. Elle est la même. Nous faisons moins semblant, eux comme moi, voilà tout. 

Ma sainte colère trouve son expression heureuse dans des quatrains acérés : Oh jeunesse sans père/ingurgitant moules pop-corn/tu vies loin de ta terre/t’endormant sur Youporn !…Ma femme me pousse à contacter un éditeur. J’hésite. Je les sais aussi parasités que le reste du corps social, si ce n’est d’avantage ; je risquerai au mieux un procès, un lynchage, une rééducation en plein starbucks, un régime sec à Twitter, Tinder, Snapchat, WhatsApp, ces gouffres de la langue qu’ils manient d’un doigt savant, et pourquoi pas une séance ciné compilant leurs Vines. Ils contemplent le monde à travers eux, cette chance. Une heure là-dessus et vous êtes perdus, rendus à votre corps défendant à des réflexes et des envies de hashtag enfin mot dièse, enfin mot-clic ou mot clé, on ne sait plus bien depuis qu’ils ont investi les dictionnaires. 

La perspective de vieillir et de les voir tôt ou tard, il le faudra bien, poussés à être adultes, et responsables, et débordés, est, disons-le, une consolation venimeuse bonne à me garder frais, l’oeil vif jusqu’à leur première hypothèque.  

Philippe, un confrère chargé de les faire suer, pour le coup une vraie matière, utile, m’expliqua un jour le seul crime du dernier siècle, celui d’avoir monté de toute pièce cet âge sans âge qu’est l’adolescence, ou plutôt cet état. Le crime du nôtre, lui avoir offert un terrain de jeu sans clôture. A leur contact  il m’a été donné le pouvoir de déceler, au fond de chaque homme, y compris à rides, le capricieux inconséquent, le révolté douillet, la pleureuse sachante, la feignasse suprême, le nigaud, tracassé, incertain, entêté, l’orgueilleux en déprime, le jouisseur malhabile, le branleur au réveil matinal. Nul accoutrement ou posture pour me tromper. Les cannes, les cravates, progénitures, cernes, les boutons de manchettes, tout autant de subterfuges…au fond grogne un gamin de ma classe enfermé dans ces apparats, et dans le plaisir il exulte et se découvre.

La jeunesse est un vice - qui donc maintenant pour le leur enseigner ? 

Quiconque fera tomber leurs masques, les chatouillera, sera à jamais considéré, chose prévisible, comme un caillou dans une pompe. J’ai appris, j’apprends, à voir dans une mauvaise caricature de ma gouaille ou un tag sur ma mère défunte la plate vengeance d’une humanité qui se sait épiée et triomphante. 

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May 4, 2014
« Quant à l’amour, il m’est resté extérieur et comme j’ai le tête froide, je ne me suis entiché de personne. Je m’épris à demi, quand j’avais onze ans, d’un Argentin plus petit que moi et assez efféminé, qui m’accompagnait au collège et n’était certes plus innocent, je cherchais ses regards et j’ai même porté, si je me souviens bien, son cartable, chose assurément singulière de la part d’un égoïste en mon genre. Puis à l’age de douze ans, je me liai de quelque amitié avec certain petit Roumain, un enfant gâté qui portait des dentelles, ce qui faisait rire alentour, mais son antisémitisme me refroidit et quant il m’eut déclaré que mon nez ne lui plaisait pas, je m’éloignai de lui et cessai de la saluer. Quant j’eus treize ans, un garçon très catholique, qui était toujours avec les curés, un Français, me sauta au cou à brûle-pourpoint, me couvrant de baisers et de pleurs, ce qui m’étonna fort, car je ne comprenais pas encore les finesses. Lui-même avant m’avait avoué qu’il aimait contempler le trou de son cul dans un miroir, en mettant sa petite tête entre ses cuisses. Mes amitiés dès lors devinrent de plus en plus tièdes et cela fait trente ans que je ne vois personne de près, les femmes je n’y pense même pas. Il est certain que ma mère, sous couvert de sauver mon innocence, fit naître en moi l’effroi, et que veillant sur mes mains et souvent en pleine nuit, elle m’ôta bien des envies. La pauvre femme me farcissait la tête d’avertissements tragiques et de sornettes extravagantes quant au danger de se toucher ou d’approcher les filles. Telles sont les mères, qui font les hommes puis les perdent. On dit à ce propos que les fils aboutissent au néant, quant ils ne tournent pas le dos à leur mère, et que l’on pourrait ajouter que là où commandent les morts, les vivants n’osent rêver qu’ils vivent, et meurent d’envie de ce rêve. Mon opinion sur la question est que les fils se croient innocents s’ils ne sont pas hommes et se vengent bientôt des hommes, une fois devenus prêtres ou moraliste. C’est mon cas, sans l’ombre d’un doute, je suis moraliste et je me sens prêtre, j’aimerais me faire inquisiteur pour apaiser mes rages et atténuer mes tourments. »
Albert Caraco, Semainier de l’an 1969

« Quant à l’amour, il m’est resté extérieur et comme j’ai le tête froide, je ne me suis entiché de personne. Je m’épris à demi, quand j’avais onze ans, d’un Argentin plus petit que moi et assez efféminé, qui m’accompagnait au collège et n’était certes plus innocent, je cherchais ses regards et j’ai même porté, si je me souviens bien, son cartable, chose assurément singulière de la part d’un égoïste en mon genre. Puis à l’age de douze ans, je me liai de quelque amitié avec certain petit Roumain, un enfant gâté qui portait des dentelles, ce qui faisait rire alentour, mais son antisémitisme me refroidit et quant il m’eut déclaré que mon nez ne lui plaisait pas, je m’éloignai de lui et cessai de la saluer. Quant j’eus treize ans, un garçon très catholique, qui était toujours avec les curés, un Français, me sauta au cou à brûle-pourpoint, me couvrant de baisers et de pleurs, ce qui m’étonna fort, car je ne comprenais pas encore les finesses. Lui-même avant m’avait avoué qu’il aimait contempler le trou de son cul dans un miroir, en mettant sa petite tête entre ses cuisses. Mes amitiés dès lors devinrent de plus en plus tièdes et cela fait trente ans que je ne vois personne de près, les femmes je n’y pense même pas. Il est certain que ma mère, sous couvert de sauver mon innocence, fit naître en moi l’effroi, et que veillant sur mes mains et souvent en pleine nuit, elle m’ôta bien des envies. La pauvre femme me farcissait la tête d’avertissements tragiques et de sornettes extravagantes quant au danger de se toucher ou d’approcher les filles. Telles sont les mères, qui font les hommes puis les perdent. On dit à ce propos que les fils aboutissent au néant, quant ils ne tournent pas le dos à leur mère, et que l’on pourrait ajouter que là où commandent les morts, les vivants n’osent rêver qu’ils vivent, et meurent d’envie de ce rêve. Mon opinion sur la question est que les fils se croient innocents s’ils ne sont pas hommes et se vengent bientôt des hommes, une fois devenus prêtres ou moraliste. C’est mon cas, sans l’ombre d’un doute, je suis moraliste et je me sens prêtre, j’aimerais me faire inquisiteur pour apaiser mes rages et atténuer mes tourments. »

Albert Caraco, Semainier de l’an 1969

April 27, 2014

April 23, 2014
« Je suis d’une taille médiocre, libre et bien proportionnée. J’ai le teint brun, mais assez uni ; le front élevé, et d’une raisonnable grandeur ; les yeux noirs, petits et enfoncés ; et les sourcils noirs et épais, mais bien tournés. Je serois fort empêché de dire de quelle sorte j’ai le nez fait ; car il n’est ni camus, ni aquilin, ni gros, ni pointu, au moins à ce que je crois : tout ce que je sais, c’est qu’il est plutôt grand que petit, et qu’il descend un peu trop bas. J’ai la bouche grande, et les lèvres assez rouges d’ordinaire, et ni bien ni mal taillées. J’ai les dents blanches et passablement bien rangées. On m’a dit autrefois que j’avois un peu trop de menton : je viens de me regarder dans le miroir pour savoir ce qui en est ; et je ne sais pas trop bien qu’en juger. Pour le tour du visage, je l’ai ou carré ou ovale ; lequel des deux, il me seroit difficile de le dire. J’ai les cheveux noirs, naturellement frisés, et avec cela assez épais et assez longs pour pouvoir prétendre en belle tête.
J’ai quelque chose de chagrin et de fier dans la mine : cela fait croire à la plupart des gens que je suis méprisant, quoique je ne le sois point du tout. J’ai l’action fort aisée, et même un peu trop, et jusqu’à faire beaucoup de gestes en parlant. Voilà naïvement comme je pense que je suis fait au dehors ; et l’on trouvera, je crois, que ce que je pense de moi là-dessus n’est pas fort éloigné de ce qui en est. J’en userai avec la même fidélité dans ce qui me reste à faire de mon portrait ; car je me suis assez étudié pour me bien connoître, et je ne manquerai ni d’assurance pour dire librement ce que je puis avoir de bonnes qualités, ni de sincérité pour avouer franchement ce que j’ai de défauts.
Premièrement, pour parler de mon humeur, je suis mélancolique, et je le suis à un point que depuis trois ou quatre ans à peine m’a-t on vu rire trois ou quatre fois. J’aurois pourtant, ce me semble, une mélancolie assez supportable et assez douce, si je n’en avois point d’autre que celle qui me vient de mon tempérament ; mais il m’en vient tant d’ailleurs, et ce qui m’en vient me remplit de telle sorte l’imagination et m’occupe si fort l’esprit, que la plupart du temps, ou je rêve sans dire mot, ou je n’ai presque point d’attache à ce que je dis. Je suis fort resserré avec ceux que je ne connois pas, et je ne suis pas même extrêmement ouvert avec la plupart de ceux que je connois. C’est un défaut, je le sais bien, et je ne négligerai rien pour m’en corriger : mais comme un certain air sombre que j’ai dans le visage contribue à me faire paraître encore plus réservé que je ne le suis, et qu’il n’est pas en notre pouvoir de nous défaire d’un méchant air qui nous vient de la disposition naturelle des traits, je pense qu’après m’être corrigé au-dedans, il ne laissera pas de me demeurer toujours de mauvaises marques au dehors.
J’ai de l’esprit et je ne fais point difficulté de le dire car à quoi bon façonner là dessus tant biaiser et tant apporter d’adoucissement pour dire les avantages que l’on a c’est ce me semble cacher un peu de vanité sous une modestie apparente et se servir d’une manière bien adroite pour faire croire de soi beaucoup plus de bien que l’on n’en dit. Pour moi je suis content qu’on ne me croie ni plus beau que je me fais, ni de meilleur humeur que je me dépeins, ni plus spirituel et plus raisonnable que je le suis. J’ai donc de l’esprit encore une fois, mais un esprit que la mélancolie gâte ; car encore que je possède assez bien ma langue, que j’aie la mémoire heureuse, et que je ne pense pas les choses fort confusément, j’ai pourtant une si forte application à mon chagrin, que souvent j’exprime assez mal ce que je veux dire.
La conversation des honnêtes gens est un des plaisirs qui me touchent le plus. J aime qu’elle soit sérieuse, et que la morale en fasse la plus grande partie. Cependant je sais la goûter aussi lorsqu’elle est enjouée, et si je ne dis pas beaucoup de petites choses pour rire, ce n’est pas du moins que je ne connoisse pas ce que valent les bagatelles bien dites, et que je ne trouve fort divertissante cette manière de badiner, où il y a certains esprits prompts et aisés qui réussissent si bien. J’écris bien en prose, je fais bien en vers, et si j’étois sensible à la gloire qui vient de ce côté-là, je pense qu’avec peu de travail je pourrois m’acquérir assez de réputation.
J’aime la lecture en général : celle où il se trouve quelque chose qui peut façonner l’esprit et fortifier l’âme est celle que j’aime le plus. Surtout j’ai une extrême satisfaction à lire avec une personne d’esprit ; car de cette sorte on réfléchit à tout moment sur ce qu’on lit, et des réflexions que l’on fait il se forme une conversation la plus agréable du monde et la plus utile.
Je juge assez bien des ouvrages de vers et de prose que l’on me montre ; mais j’en dis peut-être mon sentiment avec un peu trop de liberté. Ce qu’il y a encore de mal en moi, c’est que j’ai quelquefois une délicatesse trop scrupuleuse et une critique trop sévère. Je ne hais pas entendre disputer, et souvent aussi je me mêle assez volontiers dans la dispute : mais je soutiens d’ordinaire mon opinion avec trop de chaleur ; et lorsqu’on défend un parti injuste contre moi, quelquefois, à force de me passionner pour la raison, je deviens moi-même fort peu raisonnable.
J’ai les sentimens vertueux, les inclinations belles, et une si forte envie d’être tout à fait honnête homme, que mes amis ne me sauroient faire un plus grand plaisir que de m’avertir sincèrement de mes défauts. Ceux qui me connoissent un peu particulièrement, et qui ont eu la bonté de me donner quelquefois des avis là-dessus, savent que je les ai toujours reçus avec toute la joie imaginable, et toute la soumission d’esprit que l’on sauroit désirer.
J’ai toutes les passions assez douces et assez réglées : on ne m’a presque jamais vu en colère, et je n’ai jamais eu de haine pour personne. Je ne suis pas pourtant incapable de me venger si l’on m avoit offensé et qu’il y allât de mon honneur à me ressentir de l’injure qu’on m’auroit faite ; au contraire je suis assuré que le devoir feroit si bien en moi l’office de la haine que je poursuivrois ma vengeance avec encore plus de vigueur qu’un autre.
L’ambition ne me travaille point. Je ne crains guère de choses et ne crains aucunement la mort. Je suis peu sensible à la pitié, et je voudrois ne l’y être point du tout. Cependant il n’est rien que je ne fisse pour le soulagement d’une personne affligée, et je crois effectivement que l’on doit tout faire, jusqu’à lui témoigner même beaucoup de compassion de son mal ; car les misérables sont si sots, que cela leur fait le plus grand bien du monde. Mais je tiens aussi qu’il faut se contenter d’en témoigner et se garder soigneusement d’en avoir : c’est une passion qui n’est bonne à rien au dedans d’une âme bien faite, qui ne sert qu’à affoiblir le cœur, et qu’on doit laisser au peuple, qui n’exécutant jamais rien par raison, a besoin de passions pour le porter à faire les choses.
J’aime mes amis et je les aime d’une façon que je ne balancerais pas un moment à sacrifier mes intérêts aux leurs. J’ai de la condescendance pour eux, je souffre patiemment leurs mauvaises humeurs : seulement je ne leur fais beaucoup de caresses, et je n’ai pas non plus de grandes inquiétudes en leur absence.
J’ai naturellement fort peu de curiosité pour la plus grande partie de ce tout qui en donne aux autres gens. Je suis fort secret, et j’ai moins de difficulté que personne à taire ce qu’on m’a dit en confidence. Je suis extrêmement régulier à ma parole ; je n’y manque jamais, de quelque conséquence que puisse être ce que j ai promis ; et je m’en suis fait toute ma vie une loi indispensable. J’ai une civilité fort exacte parmi les femmes ; et je ne crois pas jamais avoir rien dit devant elles qui leur ait pu faire de la peine. Quand elles ont l’esprit bien fait, j’aime mieux leur conversation que celle des hommes : on y trouve une certaine douceur qui ne se rencontre point parmi nous ; et il me semble, outre cela, qu’elles s’expliquent avec plus de netteté, et qu’elles donnent un tour plus agréable aux choses qu’elles disent. Pour galant, je l’ai été un peu autrefois ; présentement je ne le suis plus, quelque jeune que je sois. J’ai renoncé aux fleurettes et je m’étonne seulement de ce qu’il y a encore tant d’honnêtes gens qui s’occupent à en débiter.
J’approuve extrêmement les belles passions ; elles marquent la grandeur de l’âme ; et quoique dans les inquiétudes qu’elles donnent il y ait quelque chose de contraire à la sévère sagesse, elles s’accommodent si bien d’ailleurs avec la plus austère vertu, que je crois qu’on ne les sauroit condamner avec justice. Moi, qui connois tout ce qu’il ya de délicat et de fort dans les grands sentimens de l’amour, si jamais je viens à aimer, ce sera assurément de cette sorte : mais, de la façon dont je suis, je ne crois pas que cette connoissance que j’ai me passe jamais de l’esprit au cœur. »
La Rochefoucauld, Portrait de M.R.D. fait par lui même

« Je suis d’une taille médiocre, libre et bien proportionnée. J’ai le teint brun, mais assez uni ; le front élevé, et d’une raisonnable grandeur ; les yeux noirs, petits et enfoncés ; et les sourcils noirs et épais, mais bien tournés. Je serois fort empêché de dire de quelle sorte j’ai le nez fait ; car il n’est ni camus, ni aquilin, ni gros, ni pointu, au moins à ce que je crois : tout ce que je sais, c’est qu’il est plutôt grand que petit, et qu’il descend un peu trop bas. J’ai la bouche grande, et les lèvres assez rouges d’ordinaire, et ni bien ni mal taillées. J’ai les dents blanches et passablement bien rangées. On m’a dit autrefois que j’avois un peu trop de menton : je viens de me regarder dans le miroir pour savoir ce qui en est ; et je ne sais pas trop bien qu’en juger. Pour le tour du visage, je l’ai ou carré ou ovale ; lequel des deux, il me seroit difficile de le dire. J’ai les cheveux noirs, naturellement frisés, et avec cela assez épais et assez longs pour pouvoir prétendre en belle tête.

J’ai quelque chose de chagrin et de fier dans la mine : cela fait croire à la plupart des gens que je suis méprisant, quoique je ne le sois point du tout. J’ai l’action fort aisée, et même un peu trop, et jusqu’à faire beaucoup de gestes en parlant. Voilà naïvement comme je pense que je suis fait au dehors ; et l’on trouvera, je crois, que ce que je pense de moi là-dessus n’est pas fort éloigné de ce qui en est. J’en userai avec la même fidélité dans ce qui me reste à faire de mon portrait ; car je me suis assez étudié pour me bien connoître, et je ne manquerai ni d’assurance pour dire librement ce que je puis avoir de bonnes qualités, ni de sincérité pour avouer franchement ce que j’ai de défauts.

Premièrement, pour parler de mon humeur, je suis mélancolique, et je le suis à un point que depuis trois ou quatre ans à peine m’a-t on vu rire trois ou quatre fois. J’aurois pourtant, ce me semble, une mélancolie assez supportable et assez douce, si je n’en avois point d’autre que celle qui me vient de mon tempérament ; mais il m’en vient tant d’ailleurs, et ce qui m’en vient me remplit de telle sorte l’imagination et m’occupe si fort l’esprit, que la plupart du temps, ou je rêve sans dire mot, ou je n’ai presque point d’attache à ce que je dis. Je suis fort resserré avec ceux que je ne connois pas, et je ne suis pas même extrêmement ouvert avec la plupart de ceux que je connois. C’est un défaut, je le sais bien, et je ne négligerai rien pour m’en corriger : mais comme un certain air sombre que j’ai dans le visage contribue à me faire paraître encore plus réservé que je ne le suis, et qu’il n’est pas en notre pouvoir de nous défaire d’un méchant air qui nous vient de la disposition naturelle des traits, je pense qu’après m’être corrigé au-dedans, il ne laissera pas de me demeurer toujours de mauvaises marques au dehors.

J’ai de l’esprit et je ne fais point difficulté de le dire car à quoi bon façonner là dessus tant biaiser et tant apporter d’adoucissement pour dire les avantages que l’on a c’est ce me semble cacher un peu de vanité sous une modestie apparente et se servir d’une manière bien adroite pour faire croire de soi beaucoup plus de bien que l’on n’en dit. Pour moi je suis content qu’on ne me croie ni plus beau que je me fais, ni de meilleur humeur que je me dépeins, ni plus spirituel et plus raisonnable que je le suis. J’ai donc de l’esprit encore une fois, mais un esprit que la mélancolie gâte ; car encore que je possède assez bien ma langue, que j’aie la mémoire heureuse, et que je ne pense pas les choses fort confusément, j’ai pourtant une si forte application à mon chagrin, que souvent j’exprime assez mal ce que je veux dire.

La conversation des honnêtes gens est un des plaisirs qui me touchent le plus. J aime qu’elle soit sérieuse, et que la morale en fasse la plus grande partie. Cependant je sais la goûter aussi lorsqu’elle est enjouée, et si je ne dis pas beaucoup de petites choses pour rire, ce n’est pas du moins que je ne connoisse pas ce que valent les bagatelles bien dites, et que je ne trouve fort divertissante cette manière de badiner, où il y a certains esprits prompts et aisés qui réussissent si bien. J’écris bien en prose, je fais bien en vers, et si j’étois sensible à la gloire qui vient de ce côté-là, je pense qu’avec peu de travail je pourrois m’acquérir assez de réputation.

J’aime la lecture en général : celle où il se trouve quelque chose qui peut façonner l’esprit et fortifier l’âme est celle que j’aime le plus. Surtout j’ai une extrême satisfaction à lire avec une personne d’esprit ; car de cette sorte on réfléchit à tout moment sur ce qu’on lit, et des réflexions que l’on fait il se forme une conversation la plus agréable du monde et la plus utile.

Je juge assez bien des ouvrages de vers et de prose que l’on me montre ; mais j’en dis peut-être mon sentiment avec un peu trop de liberté. Ce qu’il y a encore de mal en moi, c’est que j’ai quelquefois une délicatesse trop scrupuleuse et une critique trop sévère. Je ne hais pas entendre disputer, et souvent aussi je me mêle assez volontiers dans la dispute : mais je soutiens d’ordinaire mon opinion avec trop de chaleur ; et lorsqu’on défend un parti injuste contre moi, quelquefois, à force de me passionner pour la raison, je deviens moi-même fort peu raisonnable.

J’ai les sentimens vertueux, les inclinations belles, et une si forte envie d’être tout à fait honnête homme, que mes amis ne me sauroient faire un plus grand plaisir que de m’avertir sincèrement de mes défauts. Ceux qui me connoissent un peu particulièrement, et qui ont eu la bonté de me donner quelquefois des avis là-dessus, savent que je les ai toujours reçus avec toute la joie imaginable, et toute la soumission d’esprit que l’on sauroit désirer.

J’ai toutes les passions assez douces et assez réglées : on ne m’a presque jamais vu en colère, et je n’ai jamais eu de haine pour personne. Je ne suis pas pourtant incapable de me venger si l’on m avoit offensé et qu’il y allât de mon honneur à me ressentir de l’injure qu’on m’auroit faite ; au contraire je suis assuré que le devoir feroit si bien en moi l’office de la haine que je poursuivrois ma vengeance avec encore plus de vigueur qu’un autre.

L’ambition ne me travaille point. Je ne crains guère de choses et ne crains aucunement la mort. Je suis peu sensible à la pitié, et je voudrois ne l’y être point du tout. Cependant il n’est rien que je ne fisse pour le soulagement d’une personne affligée, et je crois effectivement que l’on doit tout faire, jusqu’à lui témoigner même beaucoup de compassion de son mal ; car les misérables sont si sots, que cela leur fait le plus grand bien du monde. Mais je tiens aussi qu’il faut se contenter d’en témoigner et se garder soigneusement d’en avoir : c’est une passion qui n’est bonne à rien au dedans d’une âme bien faite, qui ne sert qu’à affoiblir le cœur, et qu’on doit laisser au peuple, qui n’exécutant jamais rien par raison, a besoin de passions pour le porter à faire les choses.

J’aime mes amis et je les aime d’une façon que je ne balancerais pas un moment à sacrifier mes intérêts aux leurs. J’ai de la condescendance pour eux, je souffre patiemment leurs mauvaises humeurs : seulement je ne leur fais beaucoup de caresses, et je n’ai pas non plus de grandes inquiétudes en leur absence.

J’ai naturellement fort peu de curiosité pour la plus grande partie de ce tout qui en donne aux autres gens. Je suis fort secret, et j’ai moins de difficulté que personne à taire ce qu’on m’a dit en confidence. Je suis extrêmement régulier à ma parole ; je n’y manque jamais, de quelque conséquence que puisse être ce que j ai promis ; et je m’en suis fait toute ma vie une loi indispensable. J’ai une civilité fort exacte parmi les femmes ; et je ne crois pas jamais avoir rien dit devant elles qui leur ait pu faire de la peine. Quand elles ont l’esprit bien fait, j’aime mieux leur conversation que celle des hommes : on y trouve une certaine douceur qui ne se rencontre point parmi nous ; et il me semble, outre cela, qu’elles s’expliquent avec plus de netteté, et qu’elles donnent un tour plus agréable aux choses qu’elles disent. Pour galant, je l’ai été un peu autrefois ; présentement je ne le suis plus, quelque jeune que je sois. J’ai renoncé aux fleurettes et je m’étonne seulement de ce qu’il y a encore tant d’honnêtes gens qui s’occupent à en débiter.

J’approuve extrêmement les belles passions ; elles marquent la grandeur de l’âme ; et quoique dans les inquiétudes qu’elles donnent il y ait quelque chose de contraire à la sévère sagesse, elles s’accommodent si bien d’ailleurs avec la plus austère vertu, que je crois qu’on ne les sauroit condamner avec justice. Moi, qui connois tout ce qu’il ya de délicat et de fort dans les grands sentimens de l’amour, si jamais je viens à aimer, ce sera assurément de cette sorte : mais, de la façon dont je suis, je ne crois pas que cette connoissance que j’ai me passe jamais de l’esprit au cœur. »

La Rochefoucauld, Portrait de M.R.D. fait par lui même